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Albert Londres naît le 1er novembre 1884 à Vichy. Originaire de Labarthe-Rivière, dans la Haute-Garonne, sa famille aurait porté anciennement le nom de Londrès.

Après ses études, le jeune Albert arrive à Paris en 1903. Ayant déjà écrit quelques articles dans les journaux de sa région, pour le quotidien lyonnais Le Salut Public, Londres débute sa carrière journalistique parisienne comme chroniqueur parlementaire au Matin, en 1906. Au début de la guerre de 1914-1918, Albert est envoyé dans la Marne, accompagné du photographe Moreau pour rendre compte des combats.

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Le Matin, 10 septembre 1914 : « Visions de guerre - Dans la nuit qui tombe, le canon retentit - La plaine était encore chaude. Derrière une meule, des cadavres d’ennemis marquaient l’extrême limite de l’avancée allemande. Abattus dans les poses les plus diverses, ils se mariaient sinistrement à la terre. Nous ne pûmes leur refuser une pitié à cause des parentes qui ignoreront toujours l’endroit où s’acheva leur destin.

Le canon parlait à l’espace. Nous nous dirigeâmes vers sa voix. Il parlait sec et bref comme quelqu’un qui ordonne. En nous approchant de lui, nous tombâmes dans les lignes françaises. C’est là qu’il nous fut permis d’assister à ce que le gouvernement militaire, dans son communiqué du 7 septembre, vingt-trois heures, retrace en ces termes : « A Paris, les éléments de la défense avancée ont livré dans le voisinage de l’Ourcq des combats dont l’issue a été favorable. »

Pour atteindre ce point, nous avions traversé une partie de l’Ile-de-France. L’Ile-de-France, que l’on nommait au Moyen-âge "le pays national", avait reconquis ce privilège. Il était l’âme agissante de la Nation. Il était la guerre avec sa poudre et sa désolation.

La désolation, nous l’avons ressentie pendant deux heures de route. Plus d’habitants, plus de vieillards sur la marche des portes, plus d’enfants barbouillés qui ferment leurs yeux pour éviter la poussière de la voiture.

Ici pourtant, nous trouvons un homme. Nous sommes sur la Marne. C’est le passeur. Qui peut-il bien passer, puisque tout est désert ?

-Je me passe tout seul de temps en temps, nous dit-il. Voyez, les ponts sont détruits, tout est évacué.

Nous nous sommes fait passer pour lui faire plaisir.

-Ce village avait deux mille âmes, messieurs. Écoutez maintenant. Nous n’entendîmes que la traînée de sa rame.

Quittons la Marne. Continuons. Les pas de porte sont toujours vides, les enfants toujours absents. Ralentissons. C’est un convoi. Cent prisonniers allemands tout frais sont encadrés. Nous en avions vu d’autres dans le Bourbonnais, mais en wagon, c’est-à-dire en cage. Ceux-là nous émeuvent davantage : ils sortent de l’action. Leurs yeux, pas encore reposés ont comme un tourbillon. Ils ne sont pas faits à leur nouvel état de désarmés. Ils ont les bruits de guerre dans l’oreille et sentent toujours à l’épaule la pression du fusils. Ils marchent sans être éveillés à la réalité. Lugubre ivresse !

Le canon nous parvient distinctement. Ce ne sont pas de ces bruits perdus qui vous font dire au voisin : « Écoutez ! » Nous l’entendons maintenant sans écouter. Ça vous serre le cœur comme un citron les lèvres. Nous approchons de la ligne. Il nous semble qu’au loin, les champs fument un peu.

Une sentinelle nous avertit qu’on vient de signaler une patrouille d’uhlans. Elle longe un bois. Il y a beaucoup de petits bois par là. Le hasard est grand. Nous continuons la route. La route nous conduit dans les lignes françaises. Nous quittons la désolation pour la poudre…

Les lignes françaises ! Nous les touchons pour la première fois. Depuis quarante jours que l’on parle d’héroïsme, nous en rencontrons enfin la figure. Le respect nous arrête car avant d’interroger, nous percevons, comme les pieuses femmes qui viennent de recevoir l’hostie, le besoin de nous recueillir, pendant que descend en nous la divine sensation.

Puis un dragon nous dit :

-Vous voyez ce clocher ? Avant-hier, c’était là. Ils occupaient ce village. Ils avaient passé la rivière, ces pirates. Le colonel français parcourt son régiment. Il dit aux soldats : « Mes enfants, le sort de la Partie est au bout de votre baïonnette. Allez-y avec moi. » Le clairon sonna : En avant ! Ils rentrèrent dedans. Les Allemands repassèrent l’eau. On les a repoussés jusque-là. Montez un peu. Vous voyez plus loin cet autre clocher ? Vous ne voyez pas ? Oui ! Là-bas. C’est là qu’ils étaient hier. Ah ! ça chauffait hier ! Depuis quatre heures du matin on en a mis. Le soir, on les avait foutus dehors de ce second village. Aujourd’hui –mais qu’est-ce que vous avez à vous tourner par là – c’est le canon qui vous occupe ? Ah ! Mince ! Ça vous intéresse encore, ça ? Vous n’avez donc rien vu ? Écoutez donc ce que je vous dis. Aujourd’hui, ils sont à quatre kilomètres d’ici. Ce matin, ils étaient à deux. Ça ne va pas vite. C’est qu’ils s’accroissent comme des punaises. Il faut les enlever un par un. N’empêche que, depuis trois jours, ils ont reculé de huit kilomètres. Et quelle marmelade !

L’ordre arriva de monter en selle. Le régiment s’éloigna. Sur la route dégagée descendirent, au bout de quelques temps, les voitures et les charrettes d’ambulance. Ceux qui venaient d’être relevés étaient conduits vers les premiers soins. Beaucoup avaient leurs plaies à nu. Chez d’autres, la tache de sang perçait le linge. On en soigna plusieurs sur le chemin. C’étaient des Africains. Deux achevèrent de mourir. On les coucha sur leur terre adoptive. En souvenir d’eux, nous pensâmes à leur visage.

Le canon ne cessait pas. Déjà le jour était moins net. On ne voyait plus que comme des ombres les cavaliers courir dans le haut du champ. Le canon doublait ses coups pour profiter des dernières clartés. Nous étions là, tout droits, à la place que venait de quitter le régiment. Tout droits, suivant du regard ce que l’on ne voyait qu’à peine, mais entendant toujours, de plus en plus précipités, les coups de voix souverains de la Patrie en colère. »

  1. Les articles d'Albert Londres sur la guerre, chose horrible pour tous les humains, dès le début, ne condamnent pas les ennemis qui ne sont que des hommes, des victimes. Pas d'insulte envers l'autre camp. Le sort des soldats est aussi terrible d'un côté que de l'autre. Hélas, la dure réalité de l'âme humaine va vite le rattraper.

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Dans son second article, paru deux jours plus tard, Albert Londres écrit la suite de son arrivée au front :

Le Matin, 12 septembre 1914 : « Nous avions laissé partir le régiment. La nuit cette fois était tombée. Le canon, qui avait précipité ses coups dans les dernières clartés, ralentissait. L’ombre recouvrit complètement les champs. Il se tut.

Pendant longtemps, nous gardâmes dans les oreilles comme le bruit d’une conque. Les deux clochers dont les coqs avaient vu l’aigle s’enfuir ne s’apercevaient plus l’un l’autre. C’était partout un silence qui faisait une énorme pesée sur le cœur.

Cependant, un roulement s’annonce. Il vient de la direction de Paris. Ce sont les taxis de place qui montent chercher les blessés. Ils soulèvent une énorme poussière : nous ne songeons pas à nous en préserver. Plus rien des quiétudes normales ne nous intéresse. Les douceurs de la paix ne sont plus pour nous tenter. Les fruits du jour sont plus âcres et la gorge s’y est faite.

Les taxis nous dépassent. Nous les suivons. Ils s’arrêtent en vue de N… où s’est livré le combat de la journée.

Tous les blessés ne sont pas ramenés aux ambulances. Le plus grand nombre vallonnent encore la plaine. Il n’y a pas de clair de lune. Nous n’osons pas avancer : si notre pied allait meurtrir un corps souffrant ! Nous nous arrêtons à vingt mètres, dans l’obscurité.

Nous suivons des yeux les lanternes qui fouillent le champ. Nous voyons très bien les mouvements des infirmiers qui se baissent, relèvent le soldat, l’étendent sur une civière et l’emportent. Beaucoup de paysans se sont ainsi courbés sur cette terre ; c’était pour d’autres moissons. Celles d’hier nourrissaient la patrie ; celles de ce soir la sauvent.

-Où que t’es pipé ? dit un blessé à son voisin.

-Au bras.

-Lequel ?

-Le droit.

-Zut ! alors.

-Je m’en fous, je suis gaucher.

Un autre abreuve son ambulancier de reproches :

-T’as laissé tomber mon casque en me trimbalant. Va me le chercher !

L’ambulancier ne veut pas revenir sur ses pas.

-Va chercher mon trophée, répète-t-il, ou je ne rentre pas dans ta bagnole !

On lui trouve un autre casque.

-C’est tout de même vexant de n’avoir pas celui qu’on a gagné ! dit-il.

Les lanternes continuent de rôder dans le champ. On ne voit que leur point rouge qui vacille au bout du bras. Mais tout le monde n’est pas relevé. Il en est qui ne quitteront pas l’Ile-de-France. Ils resteront là, toujours présents. Ce sera la garde souterraine.

Les taxis redescendent vers Paris. Nous nous avançons à pied jusqu’à la sentinelle, que l’on ne peu forcer. Nous distinguons le moutonnement de l’armée couchée. Pas un feu. Au bout d’un moment, le bruit d’une motocyclette en vitesse ronfle et s’enfle. L’estafette nous dépasse, tête baissée. Il emporte rapidement son jet de lumière. Quelle veillée !

Tout le jour, ce fut un spectacle d’Histoire. Dans les siècles, les enfants apprendront les pages qui se sont envolées de là. Ce ne fut que bruit d’acier, coups de foudre, heurts de chairs. On ne voyait que des lignes humaines s’abordant, s’enchevêtrant, se défonçant. On ne sentait qu’une âme enlevant et poussant en un seul élan la plus belle jeunesse de la plus belle patrie.. On vivait, on mourait, on ressuscitait. Et maintenant, c’est le silence, c’est la veillée. C’est ce que personne ne racontera, ce que les enfants n’apprendront pas, c’est la marge de la page. Ne bougeons pas, de peur de l’écorner.

Les heures s’avancent, laissant en nous la même émotion intérieure.

Au milieu de la nuit, de lourdes voitures montent vers l’armée. Nous les entendons de loin ; elles roulent lentement ; le ravitaillement va vers ses bouches.

Ces autobus, nous les reconnaissons. Nous les avons pris au vol sur les boulevards, nous y avons causé, fumé, parfois souri. Que la face des choses est changée !

Nous ne pouvons pas nous empêcher de prêter l’oreille. Ce calme temporaire ne nous paraît pas normal. Nous supposons à tout moment entendre une plainte, une voix qui appelle. Ce n’est pas vrai. Personne ne fait signe. On n’appelle pas. C’est notre esprit impressionné qui fait parler la plaine. C’est notre esprit impressionné qui nous ramène aussi dans la pensée ces cadavres allemands que nous avons vus dans la journée. Ceux-là nous font songer à tous les autres que nos troupes ont couchés et à la façon dont les généraux du kaiser se désencombrent de leurs soldats devenus inutiles.

Ils font rassembler en tas leurs cadavres. On les monte les uns sur les autres, à la façon d’un bûcher. A mesure que la base s’élève, on les balance à bout de bras pour que l’élan les porte plus haut. Une fois la pyramide achevée, de sinistres arroseurs, du pied au sommet, en trébuchant parfois dans les espaces vides, versent le pétrole sur eux. Ils s’allument. Les vêtements s’enflamment, les chairs boursouflent, la montagne humaine se ratatine. Que sans pitié le vent transporte ces exhalaisons au-delà du Rhin !

Cette fumée qu’en esprit nous croyons voir s’élever. Chassons ces fantômes qui errent trop complaisamment autour de nous. Ce n’est pas le moment de laisser l’esprit s’égarer. N’écoutons pas la nuit. Ce serait mal nous préparer à la parole prochaine du petit jour."

Bernard Cahier précise que:" La crémation collective de soldats allemands morts semble attestée durant la bataille de la Marne - pour échapper à l'odeur qui s'en dégageait au soleil. En regagnant du terrain, les Français sont tombés sur ces pyramides de corps calcinés, ce qui les a choqués. Cette pratique n'a pas duré. Mais pour cette bataille, plusieurs auteurs en font état, en particulier des soldats ayant participé au combat et ayant témoigné par la suite. Albert Londres est sans doute l'un des premiers à écrire sur ce sujet. Comme il n'était pas le seul journaliste sur le terrain à ce moment-là, il serait intéressant de voir ce que publient alors les journaux concurrents du Matin. On saurait alors s'il a été le premier, le seul à ce moment-là, ou bien si les témoignages de ses confrères (L'Illustration, Le Journal, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, etc.) ont signalé ce fait au même moment."

Combattre et mourir pendant la Grande Guerre (1914-1915), de Thierry Hardier et Jean-François Jagielski (Imago, 2001)

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La rage des barbares.

Dans le numéro du 14 septembre 1914, Albert Londres découvre tout de même ce que sont les ennemis. Le ton du chroniqueur se durcit, face aux événements dont il est le témoin : « Ils ne respectent ni la beauté, ni la mort.

Quand ils vinrent mettre le siège devant Meaux, qu’ils voulaient prendre, et qu’ils eurent commencé à bombarder la ville, les Allemands installèrent leur état-major à quelques centaines de mètres du village de Congis, au château du Gué. Sur une hauteur dominant le plus ravissant des paysages, cachés dans les frondaisons des arbres centenaires, les bâtiments ont grande allure.

Avec un goût très sûr, les pièces, aux dimensions énormes, avaient été garnies de meubles anciens. Des tapisseries, d’un prix inestimable les décoraient, et les moindres détails d’ornementation en avaient été étudiés avec un grand souci d’art par le propriétaire actuel, architecte au talent avisé.

De tout cela, il ne reste que des débris. Éventrées les commodes de Boulle, souillées les tapisseries de la Savonnerie, brisés les fauteuils Empire aux velours finement frappés, crevées les toiles de maîtres réputés.

La horde des barbares a ravagé ces lieux, ne respectant même pas la lingerie de la maîtresse de la maison, lingerie dont les goujats se servent pour des besognes plus répugnantes.

                                           Le salon sanglant.

Lorsque les armées anglo-françaises eurent forcé les Allemands à lever le siège et à se replier dans un mouvement de recul devenu bientôt une fuite, et qu’il fut possible de pénétrer dans le château du Gué, abandonné avec quelle précipitation par ses occupants passagers, le spectacle le plus attristant s’offrit aux yeux de ceux qui y entrèrent.

Pêle-mêle, sur le parquet mosaïqué du grand salon, transformé en dortoir d’ambulance, on découvrit des Allemands blessés, râlant sur les cadavres de leurs camarades que l’on avait jetés là, mourants, après les avoir opérés sur une table de jeu placée dans le vestibule. Les gémissements des blessés, les plaintes des mourants n’avaient pas troublé l’état-major qui, dans la salle à manger voisine, avait déjeuné. Trente-deux chaises indiquaient le nombre des convives qui avaient fait orner leur table des fleurs les plus rares, cueillies dans les serres du château. La table était encombrée de bouteilles de vins fins, de liqueurs de marque et de champagne. La fuite des convives avait dû être des plus rapides et des plus inattendues car des aliments restés dans les assiettes indiquaient que le repas avait été troublé… »

  1. Albert Londres est de retour du front en février 1915. Il souhaite être le témoin de la prochaine attaque franco-anglaise en Orient et pense que les Dardanelles seront au centre des combats. La direction du journal Le Matin refuse de l'envoyer sur place et veut lui faire couvrir la vie des poilus sur le front français.. Londres menace le directeur du journal de démissionner. On ne le retient pas! On lui souhaite même bon voyage et on lui reproche  d'avoir introduit le virus de la littérature au Matin. Albert se retrouve donc au chômage. 
  2. Le Petit Parisien ne veut pas de lui et c'est Le Petit Journal qui l'embauche et accepte de l'envoyer sur le front d'Orient. Voici ses premiers articles:

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Le Petit Journal: 2 avril 1915:

"Des Dardanelles au golfe de Smyrne .

 Chio, mars 1915-C’est l’accalmie-une accalmie relative-dans les Dardanelles. J’en ai profité pour passer dans le golfe de Smyrne. Pour tâcher d’approcher Smyrne du plus près possible, je décide de partir tout de suite et j’arrive à Chio. Homère y naquit, dit-on. Si cela est vrai, il a des concitoyens vraiment aimables.

A peine sur le petit port, un jeune homme vint à moi : « Vous êtes Français, me dit-il, que voulez-vous faire ? Je me mets complètement à votre disposition. » Lui montrant la côte d’Asie, si peu loin qu’elle n’est pas estompée : « Je veux aller là », lui répondis-je. Cet habitant de Chio est un étudiant qui faisait des études à Iéna quand éclata la guerre. Il me déclara aussitôt : « Plus un Grec n’ira étudier en Allemagne. » Puis : « Aller en Turquie, c’est impossible, vous êtes belligérant. »

Nous remontons ensemble les rues de la ville, longs bazars à ciel ouvert.

-Pas une barque ne va d’une rive à l’autre, alors ? Pas de pêcheurs ?

-Autrefois. Maintenant les Turcs tirent sur tout ce qui approche.

Mon étudiant réfléchit. Il me dit : « Trente mille pauvres gens de la côte d’Asie, fuyant les massacres, se sont réfugiés à Chio, après la guerre balkanique. Cinq mille habitent ici, au-dessus. Je sais que quelques-uns, des fois, vont dans leur ancien pays. Montons.

Surplombant Chio, quarante baraques de planches, où tape le dur soleil, forment une ville, ville de cinq mille âmes maudites. On la parcourt en cinq minutes. Nous cherchons l’homme qui pourrait nous conduire sur l’autre rive. Les premiers que nous interrogeons répondent doucement : « Non ! » Ils n’ont pas l’esprit à l’aventure.

Nous apprenons qu’un Grec, nommé Naman, nous accompagnerait sûrement. Nous ne pourrions pas aller à Cezmé, ville d’importance où l’on ne peut débarquer sans passer par les autorités. Naman était d’un village qui s’appelle Lythri. Là, une barque pourrait peut-être aborder. Il n’y a pas de sentinelle sur le rivage. 

Mais il nous faut attendre Maman. Il est occupé à cueillir des mandarines, ce qui lui gagne un franc par jour.

Contre les planches de leur abri, les parias sont adossés. Voilà un an que sans meubles, sans linge, sans travail, ils sont ici. Ils ont tout des attitudes de résignation saisissantes. Quand on a vu leurs yeux, on comprend ce que c’est que de s’être livré au destin.

En bas la mer est bleue de roi et tout autour de moi le soleil frappant sur les orangers fait de chaque orange un petit lampion d’un jaune éclatant.

Naman rentre à la nuit. Il savait déjà, averti tout le long des baraques, que nous l’attendions à la sienne. L’étudiant lui explique ce que nous voulons de lui. Il répond tout de suite que c’est possible, qu’il connaît tout le monde sur la côte turque entre Lythri et Reis-Dère, qu’il a habité trente ans ce pays et qu’il y est allé il y a trois mois. Naman est très heureux, il pourra voir si les Turcs ont pillé sa maison et peut-être rapporter du linge. A demain matin.

La mer n’est pas très belle. Il ne fait pas un beau ciel. Mais cela peut aller tout de même. Il nous faudra deux heures pour gagner Lythri avec nos rames. Naman emporte des paniers pour déménager. Nous commençons à voir très bien Cezmé, un pâté de maisons au bord de la mer. Derrière, tenant toute cette petite presqu’île turque, la chaîne de montagnes de Karabournou. Naman rame. Le patron de la barque aussi. L’étudiant me lit une note d’un journal allemand. Cette note annonce que les habitants de l’île de Chio meurent de faim, car Chio ainsi que Mytilène ne peuvent vivre sans le concours de la Turquie. Les Allemands ne négligent rien. Malgré leurs préoccupations actuelles, ils n’ont pas oublié ces deux petites îles. Ils ont fait offrir au journal de Mytilène quatre cents francs par mois pour qu’il insérât le communiqué allemand. Le journal de Mytilène ne continue d’insérer que le communiqué français.

Il n’y a rien sur la mer, pas même une autre petite barque comme la nôtre. Quand Naman aperçut Lythri, il fit faire un détour à la barque pour que nous abordions à un endroit sans maison. Nous trouvons l’endroit. Nous mettons les pieds dans l’eau et arrivons sur le sol.

Voici la maison de Naman. Elle est pillée. Il se met à crier : « Agrï, agrï, agrï ! », ce qui veut dire : « Sauvage, sauvage, sauvage ! » Il voudrait fouiller. Nous ne parvenons à l’emmener que lorsque je lui fais dire que je lui achèterai du linge à Chio. Ce Grec est ce que nous appelons une tête brûlée. Il compromettrait sa cause plutôt que de mettre un frein à ses imprécations. Sur la route, fort courte heureusement, à tous les Turcs que nous rencontrons, il crie : « Agrï, agrï ».

Nous nous remettons les pieds dans l’eau, sautons dans la barque et à la rame ! Après une heure de mer, nous voyons venir à notre côté un canot automobile. Il est trois heures de l’après-midi. Les deux petites embarcations se rapprochent. Alors que nous sommes assez près pour nous regarder, mon étudiant reconnaît, dans l’un des passagers du canot, M. Paritsis, du journal Salpinx qui se publie à Mytilène. M. Paritsis va voir dans le golfe de Smyrne ce qui s’y passe. Il veut bien m’emmener. M. Paritsis est venu de Chio pour cette expédition. Depuis plusieurs jours, de cette île ainsi que de Mytilène, on entendait le canon et personne ne savait rien.

-A Paris, à Athènes, me dit-il, on doit savoir. Mais ici nous sommes presque perdus. Si l’on veut être informé, il faut se renseigner soi-même.

Le petit canot pétarade. Nous tournons maintenant la presqu’île de Karabournou. Nous voyons plusieurs villes sur le rivage. Nous ne sommes plus entre la côte grecque et la côte turque..."

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Le Petit Journal, mardi 6 avril 1915 : « AUX ABORDS DES DARDANELLES – Ténédos, mars 1915 - Retenu par une mauvaise mer, deux jours devant Mytilène, un jour devant Ténédos, je n’ai mis le pied sur cette île que pour voir Le Gaulois regagner tout près les autres vaisseaux de l’escadre. Il passait lentement comme un convalescent qui se relève. On l’aurait dit soutenu des deux côtés par des mains attentives à sa marche Sa blessure cachée sous la ligne de flottaison lui laissait extérieurement son allure. On le regardait en silence…

Aujourd’hui, temps affreux. Les lames sur la mer sont longues : il n’y aura pas de nouvelles opérations.

Examinons donc ensemble ces endroits où vont se passer bientôt tant d’événements. Ténédos ? Quelle est cette île ? Ceux qui l’ont vue s’étonnent qu’elle figure sur les cartes. Elle est si petite que du bateau, quand on arrive, on pourrait croire qu’il suffirait d’ouvrir les bras pour l’étreindre toute. Certains, jusqu’ici, ne la connaissent que par l’honneur que Virgile lui avait fait de la citer dans un de ses vers. Elle renaît aujourd’hui à la lumière parce qu’elle devient le plus proche témoin d’une grande action militaire.

Avant la dernière guerre balkanique, elle appartenait aux Turcs. Les Grecs l’ont occupée. L’occupation n’a pas été reconnue. Cette terre grecque est officiellement turque.

Vous voilà sur le port – sur le port ! La première chose que vous faites est de fermer vos vêtements que le vent vous arrache et de courir après votre casquette que vous finissez par abandonner tant elle a déjà fait de chemin. Puis vous allez. Vous voyez une énorme pièce sans forme. Il n’y a pas un arbre, il serait sans doute déraciné. Des deux côtés de cette place, un village ; l’un est turc, l’autre grec. Sur un bout avançant dans la mer un ancien château fort que les Vénitiens ont bâti et qui, depuis ce temps, fait face hautainement à la côte d’Asie. Huit moulins sur la colline turque, trois sur la colline grecque. C’est Ténédos.

Cinq marins anglais fumant leur pipe sont piqués sur la place. La bande de leur béret porte Océan. L’Océan est au fond de l’eau.

Il n’y a que des maisons fermées. Vous marchez sur des cailloux pointus, espérant trouver un lieu ayant mine d’auberge. Vous n’avez remarqué, dans votre promenade qu’une boutique ouverte : la pharmacie. Vous décidez d’y entrer. C’est la première fois que la faim me poussait chez un pharmacien. C’est un homme obligeant et qui sait du français. Il vous prévient qu’il ne vous mènera pas dans un palais. Son excuse est qu’il n’y a que cet endroit.

Ici, la cuisine grecque n’a pas fait le moindre progrès depuis l’époque d’Homère : on vous offre toujours la même tête de mouton bouillie. Vous me direz que, puisqu’il a la tête, il y a le mouton. Sur votre demande, on vous l’apporte à bout de bras. On le pose sur la table – vlan ! – et vous montrez du doigt le morceau que vous désirez.

Cuit devant vous sur des charbons posés à terre, vous le mangez, ou vous ne le mangez pas. C’est le repas.

Impossible cet après-midi encore, de prendre la mer soit pour aller à l’escadre, soit pour avancer vers l’entrée des Dardanelles. Aucun pilote ne consent à vous embarquer.

Je m’enfonce dans le village turc. Trois cafés se touchent. En comparaison du village grec, c’est la débauche. Je rentre.

Les Turcs sont sur des banquettes hautes, assis en tailleur, une espèce de petit chapelet dans la main. Les grains ne sont qu’enfilés sur le fil qui les retient. Ils les laissent interminablement retomber un à un de leurs doigts. Les fenêtres de ce café donnent sur la côte d’Asie. Un de mes camarades anglais, que je rencontre là, me dit : « Examinez-les. »

Ils regardent d’un regard immobile l’autre rive. Leur regard est doux comme celui d’un animal paisible…

Mon camarade reprend : « Tels vous les voyez, tels ils étaient pendant que la flotte bombardait leur pays. Alors que l’on réduisait Seduhl-Bahr et Koum-Lalé, assis sur ces mêmes banquettes, tournés vers la même côte, lointains, ils écoutaient le canon. Les grains qu’ils font passer entre leurs doigts ne descendaient pas plus vite. »…

Trois dragueurs vont du côté des Dardanelles. Ténédos possède un mont, le mont Saint-Elie. De son sommet, on voit l’entrée du détroit, la ville des Dardanelles. Je vais y monter. Un réfugié des Dardanelles veut bien être mon compagnon d’ascension. Nous causons :

-Les Allemands nous ont chassés des Dardanelles avant que la Turquie eût pris part aux hostilités. Ils sont arrivés début septembre, ont expédié les Turcs à l’intérieur et les Grecs n’importe où. »

Ce Grec est content de monter à Saint-Elie. Il n’y est pas allé depuis huit jours. Il va revoir le vague dessin de sa ville.

-Installés en maîtres, les Allemands ont amené leurs canons. Ils ont créé de nouveaux forts, un dans un cimetière à Erenkeuy, organisé des redoutes à Dardanus par exemple. Le travail fait, la Turquie a déclaré la guerre. Quand je dis la Turquie, je veux parler du gouvernement. Le gouvernement est allemand. Le peuple vous donnera peut-être des surprises..

Ténos est véritablement l’île du Diable, s’il est entendu que l’on désigne par ce nom la terre déshéritée. Pas de sentier pour arriver à Saint-Elie. Il faut trouver son chemin parmi les petits rochers qui y poussent. Des rochers et des chardons. De quoi peuvent se nourrir ces moutons et ces chèvres qui s’étagent sur les pentes ?

A mi-chemin, un tas de pierres dans lequel est aménagée une entrée : la maison du berger. Le vieillard n’a jamais vu tant de visiteurs. Il a fallu que toute l’Europe se levât pour que abri fût troublé.

Nous arrivons au sommet. Le paysage est étalé. On voit les îles proches : Imbros et Lemnos, en face des Dardanelles. Des dragueurs y travaillent. En nous retournant, à l’autre bout de Ténédos, voici l’escadre, immobile aujourd’hui. Elle va être prise bientôt par le soir. Des contre-torpilleurs font la police. Il ne fait pas assez clair pour suivre toute la passe. Nous fouillons des yeux le détroit. Nous cherchons instinctivement Carantina. Le BOUVET est coulé là (1). C’est, en somme , la seule pensée que nous ayons sur cette montagne : le BOUVET ! C’est que d’ici on a vu ses deux mâts se rejoindre et que l’on a compté une minute et demie avant que, sur lui et sur toute la jeunesse qu’il emportait, la mer froidement eût réuni ses eaux. »

(1) Le Bouvet était un cuirassé de la Marine française, coulé par une mine, le 18 mars 1915, au cours de la guerre des Dardanelles, emportant dans son naufrage 648 hommes d'équipage. Seuls 75 marins survécurent.

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