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revolution russe 17

Alors qu'il y a cent ans, la "révolution" russe  de 1917 recommençait, ces idées  gagnèrent l'Allemagne, l'Espagne et le Portugal. Le bolchevisme était en marche. Albert Londres se rendit en Espagne, dès 1919, pour constater la progression de ces mouvements et commenter les problèmes du pays: la misère de l'Andalousie et le désir d'indépendance de la Catalogne. Il réussit, en 1920, à se faufiler jusqu'en Russie, pays dont on ne s'échappait pas et où on ne rentrait pas. Les résultats du chamboule-tout étaient-ils au rendez-vous? Pour ceux qui, comme toujours et dans tous les pays avaient pris le pouvoir, sans doute, tout allait mieux. Pour le peuple, comme d'habitude, il semble que ce fut une autre histoire... Lénine, arrivé depuis la Suisse, avec l'autorisation de l'Allemagne en guerre avec la Russie,   en plein conflit, alors que la révolution était commencée, fut glorifié par les uns, comme Stephan Zweig et critiqué par d'autres comme le fin connaisseur de ce régime Alexandre Soljenitsyne. Bref, Lénine tombé du ciel avec l'accord des ennemis de son pays, cela sent le coup fourré!!

En effet, quelques temps après, la Russie signait la fin des hostilités avec l'Allemagne!! Ce qui libérait pas mal de soldats pour s'occuper de l'Europe de l'ouest, dont la France!!

Albert Londres, quant à lui, ne put que constater les ravages des idées utopistes qui préconisaient que la terre était aux paysans mais la récolte au peuple!! Bref!... Vous voyez le tableau!!

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Après la fin du conflit mondial, la curiosité d'Albert Londres le pousse à partir pour l’Espagne, dont l’actualité présente n’est pas sans rappeler celle de l’après-guerre.

Le Petit Journal, 24 janvier 1919 : « Le bolchevisme dans la question catalane et andalouseMadrid, janvier 1919 –Tous les ponts ne sont pas neufs. Quand il en est un qui présente des fissures, on appelle l’ingénieur. L’ingénieur vous dit : « On peut toujours essayer de le retaper, mais il est condamné. La date où il s’écroulera ? Cela dépend du trafic. »

Si l’Espagne était un pont et que je fusse ingénieur, j’oserais m’exprimer de la sorte. Cela ne va pas en Espagne… Deux maladies attaquent le pays. L’une est connue, elle n’a pas, pour cela, trouvé de docteur : c’est la Catalogne ; l’autre apparaît : l’Andalousie. La Catalogne veut la liberté, l’Andalousie, du pain. Le pouvoir central est pris de deux côtés, c’est la contagion pulmonaire. Il en est pourtant qui s’en tirent.

Si ces événements en fusion ne devaient proprement intéresser que notre voisine, nous pourrions, du haut de nos préoccupations victorieuses, ne leur prêter que l’attention qui contenterait notre curiosité. Il en est autrement.

Sur les parties malades de l’organisme de l’Espagne, passe, venant de là-bas, le microbe de l’époque. Les plaies étaient là, ouvertes, mais n’infectaient pas. Le bolchévisme s’y posa, les voilà purulentes… Le volcan politique et social sur lequel vit l’Espagne à maintes fois failli cracher ses feux. La dernière tentative d’éruption est de 1917. Les observateurs crurent bien, à cette époque, que le vieux royaume allait sortir sa face nouvelle.

Comme d’habitude, le matin rouge, heureusement, ne dura pas. Mais il y a un fait nouveau. Il y a l’exemple, il y a la contamination de la Russie, de l’Allemagne, du Portugal. Il y a une étiquette qui connaît la grande vogue et permet de placer partout le produit, il y a le bolchevisme….

Car voilà ce qu’il faut savoir maintenant, ici comme ailleurs. Entendons-nous. Ce n’est pas le bolchevisme qui a créé la situation présente de l’Espagne. Ses plaies vives existaient avant le mot. Depuis toujours, les paysans andalous souffrent de la faim, depuis longtemps les Catalans se jugent assez grands pour marcher seuls ; ce n’est pas la Russie qui inventa le problème agraire dans les champs de Séville, de Cordoue, de Grenade, de Murcie ; ce n’est pas la course à l’indépendance de tous les états de l’Est qui fit surgir la question de la Catalogne. Mais c’est le bolchevisme qui, pénétrant tout ces embarras, est en train de leur faire subir un dressage pour que cette fois, enfin, ils sautent l’obstacle que, jusqu’à présent, ils n’ont pu franchir.

L’Allemagne, fut derrière cela. Pas derrière les problèmes, derrière la forme anarchique qu’ils prennent. Sont aussi présents, les envoyés de Lénine. Quel est l’intérêt de l’Allemagne ? Placer le bolchevisme aux portes de la France ; celui de Lénine se voit tout seul : pape d’une Europe bolcheviste.

En Andalousie, grande misère. Le paysan est encore une sorte de serf. Les terres, partagées entre une vingtaine de gros propriétaires, ne sont pour lui qu’un instrument à donner à d’autres la nourriture et l’argent. Aussi ne les cultive-t-il plus. Et pourquoi ? Parce que, dit-il, sur cent pommes de terre qu’il récolte, il lui en faudrait céder cinquante au maître du champ, vingt-cinq au fisc, dix au garde champêtre, cinq au facteur… C’est encore la dîme…

 Il y a vingt ans, l’Andalousie avait organisé un bolchevisme à sa façon : la Main noire ; ils brûlaient maisons, récoltes, tuaient, mais en dehors des assassinats de patrons, il n’y avait rien de précis. Ils n’obtinrent même pas une figue de plus. Ceux qui fuirent en Amérique continuèrent de gagner une peseta par jour. Le chômage, la faim, avivaient chaque année la blessure. Elle était à nu, se chauffant au soleil, quand à l’horizon septentrional, apparut Lénine.

Il y eut immédiatement des apparitions plus proches. Sous l’espèce de Russes et d’Allemands, Séville, Grenade, Cordoue virent débarquer de nouveaux touristes. Le grain maximaliste germa vite. Le succès de Moscou excita les esprits. Dans les plus petits villages, les syndicats surgissaient à la baguette. Tout le monde, sans exception, y adhérait. La grève permanente s’établit et l’Andalou, quoi qu’ignorant, étant imaginatif, elle s’étendit jusqu’aux nourrices. Ainsi, sous l’œil de nos Russes et de nos Allemands, l’Andalousie est debout.

Seconde plaie : la Catalogne. Ne nous perdons pas dans les détails, les étapes. C’est, en gros, que le problème nous intéresse. La Catalogne, pour des raisons d’appréciation personnelle de sa valeur, réclame l’autonomie administrative et politique, la séparation, pour ainsi dire, d’avec le reste de l’Espagne. Le pouvoir central, lui a accordé l’autonomie administrative, non politique. La Catalogne est prête à descendre dans la rue pour triompher ; le gouvernement est prêt à y descendre pour l’emporter. On en est là depuis longtemps, me direz-vous…

A ce mouvement, au début régionaliste, deux facteurs sont venus s’additionner. Les gauches se sont jetées dedans : un ; les bolchevistes les ont suivies : deux. Que les Catalans m’entendent bien ; ce n’est pas eux qui se sont faits bolchevistes, c’est le bolchevisme qui s’est fait Catalan. Il y avait de l’étoffe : Trotski, chassé de France, passa six mois à Barcelone. Comme tous les saints, il leva des disciples. Les Allemands les payèrent. Les Allemands avaient intérêt à désorganiser l’Espagne. L’Espagne en anarchie devient incapable de nous vendre ses matières premières. Et chacun sait, qu’à cette époque, nous ne dédaignions pas le minerai de fer.

 Le bolchevisme, petit à petit, s’acclimata donc. Tout en musant de la sorte, il vit un beau fruit qui mûrissait : le catalanisme ; il y entra. Bref, il y est. Que va-t-il se passer ?

Les officiers de la garnison de Barcelone viennent de faire savoir au ministère de la guerre qu’ils étaient décidés à ne plus tolérer les affronts des catalanistes ou de ceux qui embrassèrent la religion catalane. Là-dessus, conseil de nuit, l’état précédant l’état de siège dans la région : suppression des réunions publiques, censure, envoi de troupes. C’est la marche au conflit. Pour quand ? Pour une date fixe, arrêtée secrètement par les meneurs, et qui se déclencherait avec la Catalogne, l’Andalousie, disent de sages personnes. Albert Londres. »

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Dans la Russie des soviets!

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Les Annales Politiques et Littéraires, 20 novembre 1921 : « En ce mois de janvier, j’étais fort sérieusement occupé à contempler, dans cette Basse-Egypte, les soldats de S.M. Britannique qui dé fonçaient sur le coup de cinq heures – le five o’clock – du bout de leur manche à pelle, le crâne des fellahs en révolte, quand la Compagnie de l’Eastern-Telegraph fit à mon domicile déposer un message : « Rentrez à Paris » disait-il… C’était une idée de mon journal. Chacun sait que les journaux ayant des idées sur tout, il faut se garder de discuter les idées de son journal, principalement quand elles sont accompagnées d’un chèque en bonne forme.

Paris.

-Voilà ! me dit-on. Nous avons pensé que vous aviez trop chaud au Caire. Voulez-vous goûter de Moscou ?

-Bien ! dis-je.

-Dans combien de temps y serez-vous ?

-Huit jours ! dix jours ! Sait-on ?

-Bon voyage !

Oui. Sait-on ? Dix jours, avais-je dit ? Ah ! ma folle tête, tu n’auras jamais le don des chiffres.

Je me figurais qu’on gagnait Moscou comme on atteint Pékin, tout droit. Cependant, où prendre le passeport, puisqu’en cet âge infernal de liberté, un pauvre voyageur sans passeport équivaut sur les routes à un naufragé sans radeau…

Berlin.

-Oui, parfaitement, me dit-on. Berlin possède un ambassadeur des Soviets. Son adresse ? Inconnue. Son nom ? Kopp, croyons-nous. Victor Kopp.

-Kopp ? Personne ne connaissait cet animal-là.

-Enfin, dis-je, quoiqu’il représente le paradis sur terre, ce n’est tout de même pas un corps glorieux. Il mange, ce Kopp, boit, dort. Où fait-il tout cela ?

Deux jours se passèrent ; puis un Allemand que j’avais lâché sur la piste, à cause de son grand nez, entr’ouvrit au matin la porte de ma chambre d’hôtel, le sourire frappant son visage comme un rayon.

-Fassenstrasse ! susurra-t-il. Kopp habite Fassenstrasse !...

-Ce rouge, dis-je doit loger à droite !

Je tirai les sonnettes de ce trottoir. Kopp n’avait pas donné de démenti à ses convictions : il habitait à gauche. Je le découvris. Ah ! qu’il est doux d’admirer la tête d’un homme que l’on recherche depuis quarante-huit heures et qu’en tout état de cause, il vous semble beau !

-Monsieur,lui dis-je, voici l’affaire. Je veux aller à Moscou.

-…

Je désire voir ce monde nouveau.

-…

-Oui, c’est l’idéal, le paradis, comme vous le proclamez, et vous n’avez aucun motif de le cacher. Ou…

-Revenez demain, fit Kopp Victor, impeccable gentleman.

Le lendemain.

-Je vais vous aider, dit Kopp. Mais il faut la permission de Lénine. La mission militaire française à Berlin possède un sans-fil. Priez-là de transmettre de ma part votre demande à Moscou. Moscou répondra.

-Oh ! monsieur, répondis-je. Comment voulez-vous que je demande à un général français d’échanger des ondes avec Lénine !

-Essayez, dit-il.

-Que nenni ! fis-je

-Alors, répondit Kopp, voilà tout ce que je peux faire pour vous…

Il prit sa carte de visite, mit deux mots dessus, me la donna.

-Tant mieux si elle vous sert, fit-il.

Tournant ma carte entre mes doigts, je sortis. Dessus, il y avait, en petits caractères : Victor Kopp, puis trois lignes écrites en russe, puis en grosses lettres, en guise de signature, cinq initiales : R.S.F.S.R.

-Qu’est-ce que cela ? me demandai-je.

Cela, malheureux ! c’est le cachet au fer rouge que, troupeaux affamés, portent maintenant des millions de misérables. Cela, c’était : République Socialiste Fédérative des Soviets Russes.

Reprends ta valise, cher vieux correspondant et, les mains vides, continue à monter vers le nord… Vers Reval je roulai. Justement Reval, qui était la capitale d’un pays que l’on appelle l’Estonie (quel pays !), possédait depuis peu un représentant officiel de la République des Soviets, vu que l’Estonie venait de faire la paix avec ladite République. Je fus pris de peur à la pensée que j’avais certainement tué mon père et ma mère comme l’on dit, pour partir ainsi par la Lituanie et la Lettonie, à la conquête de l’Estonie. Quels pays que ces pays ! Six jours de chemin de fer de Berlin à Reval. Mes pauvres et chères côtes, laissez-moi, aujourd’hui, vous demander pardon, vous ne méritiez pas de tant souffrir. Quant aux passeports, je me souviens d’un certain visa qui reproduisait un cheval, et parce que l’une des jambes de derrière de ce cheval à l’encre bleue était insuffisamment dessinée, cinq heures, vous entendez, cinq heures, une nuit, de la neige jusqu’aux genoux, sous vingt degrés au-dessous, dans un patelin à qui je penserai jusqu’à ma mort, qui s’appelait Walk, cinq heures, je discutai ! Il est vrai que la Société des Nations vient d’ouvrir son palais à ces intéressantes républiques, et que, par conséquent, c’est moi qui suis un blasphémateur. Bref, Reval !

Ce bourg sur la Baltique gelée, avec ses traîneaux glissant en silence, devait voir, vingt-sept jours durant, errer mon âme en peine.

Trois sujets s’imposaient à Reval à votre méditation : le premier, c’est que vous faisiez signe au cocher qui attendait le long de l’hôtel, c’est le père du généralissime de l’armée estonienne qui, sur son siège s’avançait. Il vous crachait des morceaux de chique dans la figure et réclamait d’avance un bon pourboire.

Le second, c’était l’ambassadeur des Soviets. Gloukosky lui-même, ex-commissaire aux finances. Vous frappiez à sa porte. Il venait en personne vous ouvrir et vous répondait qu’il n’était pas là.

-Alors, reprenais-je, l’ayant parfaitement reconnu, voulez-vous lui transmettre une prière de ma part ?

-Si je le vois, répliquait-il avec sincérité.

Le troisième, c’était les hommes et les femmes échappés de la Sainte-Russie, agrippés à Reval comme des naufragés à leur ponton, tous misérables et déchus, ne possédant plus rien qui ne fût à vendre, mais illuminés de joie à la pensée « qu’ils s’en étaient tirés » Ah ! la poignante signification de leur main devant leurs yeux, quand ils prononçaient : « Petrograd ! »

Les bolcheviks habitaient un hôtel meublé, que leurs silhouettes avaient fin par rendre borgne. C’est là que, pendant quatre semaines, on pouvait me rencontrer, matin et soir. J’attendais la réponse de Lénine. Un courrier diplomatique avait emporté ma demande.

-Camarade ! me répondait-on, vous n’êtes pas patient !

Un jour, un de ces êtres noirs et curieux qui composaient cette mission de fanatiques, constatant que le France n’était pas encore bolchevik, me demanda d’une vois supérieure :

-N’avez-vous pas honte d’être Français ?

Il ne faut jamais se frapper. Pour la première fois, je le tutoyai ;

-Et ta sœur ? lui répondis-je.

Le vingt-sixième matin, de bonne heure, on cogne à ma porte.

-Quoi ? fis-je.

-La réponse vous concernant est arrivée de Moscou. Passez le plus tôt à l’hôtel.

La voici : « L’entrée dans la Russie des Soviets regarde Litvinoff. » Signé Tchitcherine.

-Litvinoff, celui qui est à Copenhague ?

-Lui-même.

-Vous avez du vice ! fis-je.

-Vous n’êtes pas patient, camarade.

J’irai à Copenhague. Je serais allé dans la planète Mars chercher ce passeport. Mais pour l’heure, j’étais prisonnier à Reval ; d’un côté, la mer étant gelée, impossible de gagner la Finlande ; de l’autre, les Lettons, justement à cause de cette chère ville de Walk, craignant l’arrivée d’un d’Annunzio estonien, avaient déboulonné leurs rails… »

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Albert Londres qui s'était souvent opposé à la censure dans ses articles sur la guerre (contre le bourrage de crâne) va se voir licencié du Petit Journal sur ordre du gouvernement français. La censure militaire qui interdit plusieurs de ses articles, l'avait classé en tête de  sa liste noire des "mauvais esprits". Voici donc notre ami embauché au journal L'Excelsior, en 1920. Curieux de tout, il souhaite vérifier que la Russie bolchevik est bien le paradis dont certains intellectuels parlent en France sans l'avoir vu! L'Excelsior, dans son numéro du 12 mai 1920 annonce: "En page 2: Nous commençons la publication d'une série d'articles sensationnels de notre envoyé spécial en Russie. M. Albert LONDRES est le premier journaliste français qui ait réussi à pénétrer, au prix des pires difficultés, jusqu'au cœur même de la république des soviets. Il a vu Petrograd, il a vu Moscou; il a interrogé dirigeants et dirigés. Et nous allons connaître, enfin, par une enquête passionnante comme un tragique roman d’aventures, mais rigoureusement impartiale et documentée: LA VÉRITÉ SUR LE BOLCHEVISME."

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La désolation de Petrograd

« On dit que Petrograd est une ville assassinée depuis deux ans et laissée là sans sépulture, et qui maintenant se décompose. Ce n’est pas le cœur qui se serre à son contact, c’est le cerveau. Il faut interrompre sa marche vingt fois par heure, tant est impérieuse la nécessité de se certifier à soi-même qu’on voit bien ce qu’on voit et que ce n’est pas votre esprit qui déraille.

Nous n’avons pas pour but de raconter des histoires fantasmagoriques ; nous nous sommes juré de ne regarder les faits par aucune jumelle politique ; nous ne sommes pas venu les bras chargés d’épithètes malsonnantes pour les déverser sur les bolcheviks ; nous dirons, face à leurs crimes, les rêves, les efforts, l’acharné labeur des chefs - des chefs seulement - , le reste de la Russie, sous cette dictature du prolétariat, dont le veau d’or est le mot « travail », ne faisant absolument rien, mais rien du tout. Nous examinerons la médaille sous ses deux faces. Mais il faut bien commencer par un côté, il faut bien lâcher le cri qui, au premier contact, vous monte à la gorge, il faut bien décrire Petrograd.

Le typhus

D’abord, on ne marche pas dans Petrograd, on erre. Trois cent mille personnes y ont trépassé cet hiver ; ce ne sont pas les voitures qui les ont écrasées ; il n’y en a pas, mettons qu’il y en ait quatre, oui, quatre voitures pour la capitale de la Russie, pour Petrograd (deux millions d’habitants en 1914). C’est le typhus qui, passant par là et découvrant ces trois cent mille recroquevillés sous la faim et le froid, s’est mis à jouer avec eux. Il en a abattu sans fatigue quatre-vingt mille par mois.

Les traîneaux, les plates-formes des trams charriaient en tas ces cadavres, par les rues, vers la fosse commune. Les chevaux sont tombés, tombés de faim ; comme des hommes, et sur place ont été dépecés. Les chiens ne sont plus, ils ont tenu longtemps : « Nous n’aurions jamais cru que nos chiens pussent souffrir avec tant de bonté dans les yeux » disent leurs maîtres se souvenant. Plus de chats, même maigres. Plus un seul des innombrables pigeons, oiseaux sacrés pour les orthodoxes, qui peuplaient la capitale. Ont-ils émigré ? Ont-ils été mangés, malgré qu’ils fussent le Saint-Esprit ? On n’ose se prononcer. Plus de moineaux. Les oiseaux des villes ont disparu, les oiseaux des bois sont arrivés. Les arbres des squares ont maintenant des pinsons et des rossignols. Le lichen commence à mordre les troncs. Oiseaux et plantes proclament la conquête de la cité par la nature.

Les maisons sont salies, fanées, souillées. On n’y pénètre plus que par l’escalier de service, la porte principale (c’était du luxe) est condamnée. Un coup d’œil dans les cours, les escaliers, et immédiatement vous vous mettez sur la pointe des pieds : on ne marche pas carrément dans semblable ordure. Banques, hôtels, grands comptoirs, restaurants, tout ce qui fut immeuble public n’est plus que casernes, hôpitaux, entrepôts, débarras. Le Crédit Lyonnais est un dépôt de bois. C’est sur la Newsky qu’il faut contempler la catastrophe. Il faudrait pouvoir jeter sur ce papier, à la fois tout ce qui bondit aux yeux, les passants et choses. Commençons par les choses, les passants viendront après.

. Ah ! les passants de Petrograd !

Plus de commerce, partant plus de magasins. Ce n’est pas le blocus, ce ne sont pas les circonstances qui ont bouclé les boutiques, ce sont les principes. Les boutiques ne sont cependant pas envolées ; elles sont là, béantes, le long de la perspective. Plus de commerce, disons-nous, quelle erreur ! A cette vitrine où jadis on vendait de la lingerie, voilà ce qu’on propose : de vieux bouchons, des assiettes fendues, des bas noirs reprisés de gris, des canifs-réclames de maisons de champagne (3000 roubles l’un de ces canifs). Dans une autre, jadis bijouterie, des sacs à provisions (comme s’il y avait des provisions !) rapiécés et sur rapiécés. Plus loin, des peignes édentés, plus loin, de la paille, de la vraie paille (cela dans une ex-pâtisserie, plus loin, alors là c’est comme si subitement vous rencontriez un voyageur en smoking, au centre du Sahara, là, des parfums :" Mon Rêve", (16000 roubles), "Idéal rêvé", (18000 roubles). Cynique, dans ce décors, cet "Idéal rêvé" 

, cynique ainsi que les menus d’autrefois de 1912, de 1913, affichés par dérision sur leur carton doré, aux volets, pardon ! aux vitres (il y a beau temps que les volets, de même que les pavés, de même que 20.000 maisons de bois ont flambé dans les cheminées), aux vitres de la Newsky où, le ventre creux, la face cireuse, vont les passants la chaîne au cou.

                                            Ici, c’était une capitale.

En octobre 1917, les bolcheviks, prenant le pouvoir, ont saisi Petrograd, l’ont comme pendue à un crochet et l’ont écorchée de sa civilisation. Petrograd n’a conservé de son ancien rang de ville que le tracé des rues. Sur leur front, les Anglais, quand un village avait disparu, plantaient à sa place un poteau où était écrit : « Ici était tel village. » Là, ce sont les palais qui proclament : « Ici était une capitale. » Quand vous vous promenez, vous ne demandez plus à votre compagnon, en passant devant ce jardin ou ce monument : « Qu’est-ce que c’est ? », mais « Qu’est-ce que c’était ? » Ce n’est plus une cité du vingtième siècle, c’est une agglomération d’hommes luttant non pour la vie, mais contre la mort. Les sept cents mille habitants qui tiennent encore n’ont plus d’autre but dans l’existence que la recherche immédiate de la pâture. Affamé, pour conquérir une maigre proie qui le soutiendra encore, chacun traîne péniblement ses pas à travers sa déchéance. L’homme est redevenu un loup pour l’homme…

Personne dans la rue, hommes ou femmes, vieux ou jeunes qui n’ait à la main un récipient, ou, sur le dos, une besace. A Paris, nos dames ont des petits sacs, ici elles sortent avec des paniers ou des brocs : elles vont à la soupe commune ou en reviennent. Sur cette Newsky (nos boulevards), les gens circulent, portant l’infâme bouillon dans des seaux hygiéniques. On n’attend pas d’être rentré chez soi pour l’engloutir ; on mange, on boit à l’endroit même où l’on tombe sur la pitance, comme les animaux.

Deux années noire misère, de terreur ont abattu tous préjugés. Quand un mortel heureux est rencontré traînant des pommes de terre, tous : intellectuels, bourgeois, employés, tous les ci-devant échappés au bain de sang se précipitent sur lui, demandant : « Où les avez-vous trouvées ?

Un costume : 100.000 roubles.

Si c’était par la mise et uniquement par elle qu’on reconnût les classes, la lutte des classes serait close dans la dictature du prolétariat. Il n’est plus que de vieux vêtements ; quand on en voit des neufs, ils sont taillés dans des rideaux. Un costume : 100.000 roubles. Et il faut s’inscrire. Des souliers, il n’y en a plus. Comme faire laver son linge, c’est réclamer la lune : le linge est porté plus longtemps noir que blanc. Ah ! les passants ! Non, ils ne meurent pas de faim dans la rue, on ne meurt pas de faim comme cela, mais ils s’acheminent vers la mort par la famine. Ce n’est pas une rareté d’en rencontrer appuyés contre un mur, le temps de laisser passer un étourdissement.Et ces grandes dames, signalées par tous les correspondants dès le début du cyclone vendant, sur la place publique, d’un air crucifié, leurs anciennes richesses, elles y sont encore, mes chers confrères. Elles en sont à leurs dernières dentelles. Et, écœurante mascarade, la fille de vaisselle, basse sur pattes se promène toujours, un splendide manteau de vison sur le dos, balayant le trottoir, au bras de son homme.

Si Petrograd n’est sûrement plus une ville, c’est au moins un campement, campement de soldats, vainqueurs des blancs, mais pouilleux et vidés. Soldats aux portes, affalés sur des chaises, et enfilant à leur baïonnette, sans les lire, et pour cause, les permissions d’entrer, soldats aux fenêtres, soldats en masse aux carrefours, spéculant, vendant et revendant. Ce sont les nouveaux marchands du Temple. Trotsky, se souvenant de son illustre coreligionnaire, a beau donner du fouet, il ne les disperse que pour les rassembler plus loin. Campement de loqueteux, de déchus, d’exilés du bonheur, Petrograd n’est plus qu’une sinistre cour des miracles, attendant aux portes désignées la portion qu’on leur jettera et, saisissante aberration de la misère, parmi ces groupes âpres eux-mêmes à la conquête du morceau de pain, des pauvres, des pauvres à la manière d’autrefois, pour une partie de la pesée, tendant la main !»

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« Le système de gouvernement de Lénine et de Trotsky.

Ce qui le caractérise nettement, c’est un mélange de franchise cynique et de ruse de foire.

Il existe en Russie, des commis voyageurs en magnétisme.

La terre a été donnée aux paysans qui ne lui font produire que ce dont ils ont besoin, eux et leurs familles. C’est pourquoi les villes meurent de faim.

Moscou, avril 1920 – Il était une servante qui répondait à l’une de ses pareilles, étonnée de la voir demeurer dans une place de mauvaise réputation : « Oui, on mange peu, mais on rit bien. » On mange peu aussi, en Russie, on ne rit pas du tout. Mais mordieu ! on a de quoi écarquiller les yeux.

Étant admis que le gouvernement bolchevik est installé, laissant pour aujourd’hui la question de juger s’il est moral, afin de parvenir jusqu’à lui, de fouler le monceau des centaines de milliers de cadavres qui sert de base à son trône rouge, ainsi que celle de pronostiquer l’heure indécise mais fatale, où il basculera, examinons-le, tâchant de faire face aux formidables difficultés du pouvoir qui lui incombe.

Du pouvoir, les chefs : Lénine et Trotsky possèdent les principales qualités : ils savent ce qu’ils veulent et ils n’ont pas peur de le vouloir. Ce ne sont pas des indécis. On pourrait dire qu’ils ont résolu le problème de marcher à tâtons sans tâtonner. A l’Européen qui tombe à Moscou, et nous employons ici le mot européen en opposition à l’aspect asiatique que revêt, sous ce régime l’actuelle capitale de Russie, à cet Européen éberlué. Lénine, Trotsky et leurs gens font l’effet d’hommes qui construiraient un gigantesque escalier pour grimper dans la Lune. Combien faudra-t-il travailler de temps ? Combien comptera-t-il de marches ? Que leur importe ! Une par une, avec une foi aveugle et entraînante, ils les élèvent. Qui ne tente rien n’a rien, et, sait-on ? La Lune n’est peut-être pas si loin qu’on le suppose !

« Maintenant qu’ils ont le pouvoir, ils lâcheront du lest. » C’est ce que l’on pensait. On les calomniait. S’ils sont jamais forcés, pour se maintenir, de jeter quelque chose, ce ne sera pas du lest, mais de la poudre aux yeux. Lénine est un penseur, un rêveur, un fou, si vous voulez, ce n’est pas un fumiste. Il n’abandonnera rien des principes fondamentaux de sa doctrine. C’est le saint Paul de Karl Marx. Nous ne disons pas qu’il se ferait volontiers couper le cou pour le prêcher, il se sauvera plutôt, afin de lui conserver un prédicateur, seulement, il ne trahira pas.

                                                    La religion bolchévik.

Ils ne sont pas effrayés par l’effort. Les difficultés matérielles d’application de leur doctrine, rencontrées à chaque pas, ne les font pas reculer. Ils ne se disent pas : « Ce chemin est trop difficile à défricher, abandonnons-le, et reprenons la vieille route. » Ils ne sont pas pressés. Ils ne sont pas dans le pays de Victor Hugo qui prétend que l’avenir n’est à personne. L’avenir est à eux, du moins, ils le croient dur comme fer. Le bolchévisme n’est pas un parti politique, c’est une religion. Ce qu’ils veulent établir, ce ne sont pas de nouveaux cadres pour parquer la société, c’est le paradis sur la terre. Les apôtres étaient plus malins, ils promettaient aussi le paradis, mais ils ne donnèrent jamais de passeports à des reporters pour leur permettre de voir ce qui s’y passait.

Leur système de gouvernement est nouveau. Ce qui le caractérise, c’est un mélange de franchise cynique et de ruse de foire. Au temps de la lutte contre les blancs, que disait Trotsky à l’armée rouge pour la piquer ? « Soldats, disait-il, tout va mal, les blancs ont plus de canons, plus de cartouches que vous ; mais vous, en défendant la Russie, vous défendez votre patrie, votre bien, puisque maintenant la Russie appartient à chacun de vous. Si vous voulez perdre ce que nous vous avons donné, libre à vous, vous n’avez qu’à reculer un peu et ce sera fait ? » Et les soldats repartaient.

La Russie meurt de faim. Que lit-on affiché sur tous les murs ? Des paroles d’espérance ? Non pas. « Camarades, lit-on, vous mourez de faim, de froid, vous, vos femmes et vos enfants, et pourtant ce que vous avez supporté n’est rien. Nos transports qui marchent mal, bientôt ne marcheront plus. Sur qui comptez-vous donc pour vous sauver ? Croyez-vous que vous avez des maîtres encore pour vous commander ? Commandez-vous vous-mêmes ! Demain, vous ne travaillerez plus dix heures, mais douze, mais quatorze, s’il le faut, car désormais, c’est pour vous que vous peinez. »

                                                   Les trucs de Trotsky.

Ils usent aussi d’un autre moyen. Comme le Russe n’a jamais travaillé (ce doit être pour cela que le premier royaume du travail a choisi la Russie pour berceau), et que Trotsky (Lénine est le cerveau), et Trotsky est la poigne) entend que cela change. Trotsky essaie de tous les trucs. Le plus en vogue, à cette heure, est la suggestion. Trotsky magnétise. Comptant qu’au fond de chaque homme, il est un travailleur qui sommeille, il tente de le réveiller par des passes. Par voie d’affiches, par voie de la presse, un beau matin, on lit : « Une folie de travail vient de s’emparer de Petrograd. C’est à celui des ateliers qui produira le plus. Travailleurs de Moscou, resterez-vous en arrière ? »

Cette affiche est collée à Moscou. Mais une autre est collée à Petrograd et elle dit : « Une folie de travail vient de s’emparer de Moscou. C’est à qui des ateliers qui produira le plus. Travailleurs de Petrograd, resterez-vous en arrière ? »

Il est des commis-voyageurs en magnétisme. Ils vont sur les lignes de chemin de fer, dans les usines et se mettent à travailler sans arrêt. Comme les camarades les regardent étonnés, les commis-voyageurs, sans cesser de travailler, discourent : « Notre régime étant le régime du travail, en travaillant, nous assurons notre régime. Si nous ne travaillons pas quand nous sommes les maîtres, les patrons reviendront et nous feront travailler pour eux. C’était bon de ne rien faire quand nous étions esclaves, maintenant que nous sommes libres, travaillons.

                                                      Plus de grèves.

« Avançons, avançons ! » chantent sans bouger, et cela est bien connu, les chœurs d’opéra. « Travaillons, travaillons ! » crient à tue-tête les bolchéviks, les bras ballants. Les cris ne suffisent pas, il y a l’exemple. On pouvait voir, voilà un mois, Tchitcherine, ministre des affaires étrangères, casser la glace sur la place Rouge. Charmant Tchitcherine ! Qu’il est sympathique, mais nous y reviendrons. Chaque dimanche, pour les intellectuels communistes, il y a les matinées volontaires du travail. Ces messieurs, que dis-je ? ces camarades vont généralement décharger des wagons. Le ministre des Travaux publics était l’un de ces plus zélés portefaix. Il en a attrapé une hernie, il en est mort (février 1920)… »

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