En 1921, Albert Londres est chargé par son journal L'Excelsior, d'effectuer un reportage sur de mystérieux pays: le Japon, la Chine, l'Indochine et enfin l'Inde. Un rêve pour ce journaliste voyageur que le lointain passionne. Son voyage va durer plusieurs mois et il va envoyer à son journal des dizaines d'articles passionnants mais réalistes sur ces  pays aux coutumes inconnues et surprenantes. Il rencontrera même l'ambassadeur de France à Tokyo: Mr Paul Claudel!

Un premier article est publié dans L’Excelsior, le 23 décembre 1921 :

« Une conversation avec M. Takahashi, président du Conseil japonais. Tokyo, 20 décembre 1921 :

-Le gouvernement japonais est heureux del’entente à quatre (1) et l’accueille avec le même sentiment qu’il ressentit pour l’alliance anglo-japonaise. Aujourd’hui, la satisfaction du japon est plus grande encore, puisque la portée de l’accord à quatre, accord qui, pour lui, remplace l’ancienne alliance, est beaucoup plus étendue et écarte tout risque de guerre….

-Dans l’état actuel de la Chine, le Japon croit-il que les revendications chinoises soient exécutables ?

-La Chine est dans un état de décomposition avancée. Non seulement il y a une lutte entre le Nord et le Sud, mais de province à province. C’est, pour le Japon, une situation fâcheuse. Ce sera un malheur pour la Chine si, par l’effet de son anarchie, elle ne fait pas tous ses efforts avec les puissances amies en vue de son unification.

-Que pensez-vous de la thèse française sur le désarmement terrestre ?

-Le Japon ne cache pas sa grande sympathie pour la France : sa thèse est juste. Le Japon comprend parfaitement la situation de la France. On ne peut pas dire, vu l’esprit de l’Allemagne, que toute menace soit écartée de l’Europe…. Quant aux soi-disant prétentions du Japon sur l’Indochine, j’affirme que c’est une histoire insensée… »

L’Excelsior, dans son numéro du 25 janvier 1922, relate la visite du maréchal Joffre à Tokyo : « Le maréchal Joffre vient d’arriver à Tokyo, dans une ville splendidement transformée. Depuis que le Japon est le Japon, on n’avait jamais vu tant de drapeaux français claquer aux fenêtres… Toutes les écoles, ce qui veut dire qu’il faut compter les enfants par dizaines de milliers, faisaient la haie sur le parcours suivi par le maréchal, balançant d’une main l’oriflamme du Soleil levant et de l’autre les couleurs françaises. Les femmes, elles-mêmes, qui jusqu’à présent ne s’étaient mêlées de rien et n’avaient jamais fait un geste en public, agitaient leurs petits bras…

Après-demain, le prince régent se rendra à l’ambassade de France où il dinera. Ce sera la première fois qu’un souverain japonais fera une telle visite. Ce fait, ici, est considéré comme énorme. » Albert Londres.

(1) Il s'agit du traité de Washington qui visa à limiter l'armement maritime des États-Unis, du Royaume-Uni, du Japon, de la France et de l'Italie qui se discuta du 12 novembre 1921 au 6 février 1922).

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Un peuple se réveille parmi des peuples endormis.

L’Excelsior, 24 mars 1922 : « Le Japon va tomber sur l’Amérique. » Les champs de bataille de la vieille Europe étaient encore tout palpitants de la grande rencontre barbare que des hommes à la clairvoyance infatigable se passaient ce cri inspiré. Ce n’était pas une nouvelle de première main, mais la propagation d’un oracle ancien. Depuis longtemps, les dieux des sciences politiques et morales, consultés par des bonzes des diplomaties, avaient en effet répondu, en termes ambigus comme il convenait : « Oui, un typhon guerrier s’élèvera bientôt sur une côte extrême. » Il s’agissait, bien entendu de l’Extrême-Orient.

Le monstre qui devait le vomir s’appelait : le Japon. Parmi les puissances qui se partagent le monde, c’était la plus apocalyptique. Tout ce que l’on savait de ce pays, c’est qu’il faisait effectivement partie de ce qu’on appelle le système solaire, mais à part que l’on pouvait assurer qu’il était habité – et la preuve en est que la France y envoya plusieurs ambassadeurs : Gérard, Régnault, Bapt ... muses, saluez ! Claudel – on ne possédait pas beaucoup plus de lumières sur son compte que sur celui de la Lune.

Comment ! voici un pays, si petit, que lorsqu’on le cherchait sur les cartes, premièrement on ne le trouvait pas ; deuxièmement, quand on l’avait découvert, c’était pour s’écrier : « Quoi ! ce ne sont que ces quatre petits points ? » et, troisièmement, pour s’apercevoir qu’à la proportion de l’échelle générale du monde, son nom était plus long que sa superficie, puisque chacune de ses quatre îles était juste plus grande pour contenir une lettre de ce nom, si bien que, ce nom en comptant cinq, Japon, il y avait la dernière qui se trouvait en pleine mer.

Et du coup, il y a de cela cinquante années, ce pays change d’avis. Il s’était librement retiré du monde. Des nations qui aiment la société lui font savoir que cela n’est pas bien. Elles le lui font savoir, évidemment, par la bouche de leurs canons. All right, dit le Japon, qui commençait ainsi à parler l’anglais, puisque vous désirez m’avoir dans vos salons, j’irai. Et, après trois siècles de réclusion farouche, il fit son entrée sous les lustres. Mais il était nu comme Saint-Jean. Il se rendit compte que ce n’était pas correct, et que pour pénétrer dans le monde, il faut des redingotes, des habits noirs, de hauts chapeaux, bref : du linge. Mais la garde-robe d’une nation ne se compose pas comme celle d’un dandy. Pour elle, ses vêtements d’introduction s’appellent cuirassés, torpilleurs, canons, baïonnettes et autres accessoires innocents. Ayant accepté de se rendre et de recevoir des visites, le Japon voulut être à la hauteur. Il dépêcha, sans tarder, des costumiers dans le vieux monde, puisque c’était là, paraît-il, qu’on coupait le mieux. Les missionnaires tailleurs revinrent dans leurs îles heureuses et dirent : « L’Angleterre est habillée de tant de vaisseaux, la France de tant de régiments, l’Allemagne, plus coquette n’a jamais assez de l’un et de l’autre.

-C’est bien, dit le Japon, nous irons de pair. » Et il tailla en pleine étoffe, ce qui veut dire en plein acier.

A moins que l’on ne soit une digne mère de famille qui accompagne sa fille, quand on entre dans une salle de danse, c’est pour danser. C’est ce qu’en 1894, pour la première fois, fit le Japon (2). Ses habits étant prêts, il voulut les essayer. Il mit ses gants et fit poliment une invitation à la Chine. La Chine refusa. Alors, il l’étrangla. « Eh ! dirent cette vieille Europe et cette jeune Amérique, vous allez un peu fort ! » Ils lui retirèrent la Chine des mains non sans demander une partie de ce qui avait été trouvé dans les poches de la victime.

-Compris ! dit le Japon, si on en use de la sorte avec moi, c’est sans doute que je ne suis pas assez bien habillé. » Il se remit à tailler dans le fer. Dix ans après, il se trouva justement que la Russie et le Japon tombèrent à la fois amoureux fou du pays du Matin calme, qui porte le joli nom de Corée (3). Le Japon se regarda et constata qu’il était vêtu à la dernière mode, que, par conséquent, il pouvait se présenter. La Russie ne voulut pas lui céder le pas. Le Japon l’éventra. Ce coup-ci, l’Europe et l’Amérique, prises de considération pour une personne si bien vêtue, ne dirent rien.

Le Japon avait percé le secret qui fait que l’on est ou que l’on n’est pas respecté dans le monde. Il n’avait pas demandé à pénétrer dans ces milieux élégants. On l’y avait contraint. Il entendit être de la première et non de la seconde fournée.. C’est alors qu’atteint de la frénésie de certaines dames en face des bijoux de leur rivale, il dit : « Chaque fois que les nations, mes bien-aimées sœurs, ajouteront un cuirassé à leur collier, je ferai de même. » Et comme l’orgueil est souvent fille de l’émulation, il précisa : « Et un plus gros ! »

Il est à penser que si les nations, ses bien-aimées sœurs, avaient pu soupçonner les dispositions du Japon pour les parures, elles ne l’eussent pas si péremptoirement appelé dans le cercle de leurs relations. Aujourd’hui, elles ne peuvent rien miser que le Japon ne tienne l’enjeu. « Tant de dreadnought à tant de canons jumelés », criait-on de la Manche et de l’Atlantique. Et l’on entendait une voix qui, de l’autre côté du Pacifique, ripostait : « Banco ! »

A ce taux, la banque aurait fait le saut. C’est ce que, dans une sagesse empreinte d’actualité, entrevit l’un des gros pontes. « Arrêtons là, dit-il, ce vertigineux baccara. » Il proposa un endroit pour les palabres. Et ce fut Washington.

C’est à ce moment que votre serviteur, partant de ce principe que sur la terre il faut bien être quelque part et qu’autant vaut se trouver à l’est qu’à l’ouest, gravit un soir dans cette bonne chère ville de Marseille la coupée de la malle d’Extrême-Orient. Et tout en voguant, il apprit beaucoup. Par exemple, que c’était le siècle du Pacifique qui commençait. L’Atlantique, la Méditerranée ! vieilles eaux fatiguées qui ne tarderaient guère à sentir la vase ! Tout juste si l’on y pourrait encore pêcher des grenouilles ! Quant au marché commercial, il fallait avoir du miel de nid d’hirondelles sous les paupières pour ne pas s’apercevoir qu’il n’en restait plus qu’un : la Chine, ce vieux citron de Chine qui, plus on le pressait, plus on avouait de jus. Quatre cents millions de Chinois, monsieur ! qui sont prêts à tout acheter et qui n’ont pas de pétrole !

Peut-être supposez-vous encore, vous qui êtes resté sur les rives anémiques de l’Occident, que le pétrole est une huile minérale ? Dès qu’on a touché Singapour, c’est un dieu. C’est le dieu des guerres futures et des paix lointaines. On pourra signer à Washington, à quatre ou à douze, tous les protocoles que vous voudrez, il s’agira, paraît-il, de savoir ce qu’en pensaient les deux géants graisseux qui se nomment Standard Oil et Royal Dutch. On vous prouvera d’ailleurs la chose en arrivant à Shangaï. On vous dira :

-Vous voyez ce fleuve sur lequel nous naviguons ?

-Oui.

-C’est le fleuve jaune.

-Ah !

-Vous voyez sur les bords ces deux immenses camps ?

-Oui.

-Là, c’est la Standard ; là c’est la Royal.

-Bien.

-Vous voyez ces formidables tours de Babel en fer qui se regardent face à face ?

-Oui, ce sont des réservoirs.

-Bien. Mais que croyez-vous que contiennent ces réservoirs ?

-Du pétrole.

-Du pétrole ! Non, monsieur ; des canons ! Et c’est par là que débutera la guerre.

Laissons ces plaisanteries profondes. Continuons notre voyage sur ces mers extrêmes et retenons la vision qui nous frappe. Dans ces eaux lointaines nous n’avions rencontré tout d’abord que des peuples éteints ou enchaînés ou protégés. En voici un de la même race, mais tandis que les autres sommeillent, lui est réveillé. Il promène fièrement, sur leurs côtes, la fumée de ses bateaux, comme un panache. Est-ce pour faire signe à ses frères de peau de se rallier à lui ? Est-ce là ce péril jaune, qui passe ? C’est le Japon ! » Albert Londres.

(2) Un conflit opposa le Japon à la Chine du 1er août 1894 au 17 avril 1895 au sujet de la Corée. Les troupes japonaises, après des mois de victoires successives envahissent Port-Arthur, la péninsule du Liaoding, la Mandchourie, les îles Pesacadores et Taïwan. La Chine, vaincue, doit reconnaître l'indépendance de la Corée et perd de nombreux territoires, cédés au Japon.

(3) La guerre entre le Japon et la Russie permit aux Japonais d'avoir accès à l'océan Pacifique et de préserver leur indépendance. Elle se déroula du 8 février 1904 au 5 septembre 1905. La Russie ne reconnaissait pas le contrôle de la Corée par le Japon. Le Japon envahit la Corée en mars 1904. Après avoir été battus à Moukden en mars 1905, les Russes voient leur flotte détruite en mai 1905. Le Japon confirme ainsi son emprise sur la Corée, la région de Port-Arthur et une partie des îles Sakhaline.

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Dans son article paru le 5 avril 1922, Albert Londres relate l’arrivée de l’ambassadeur de France à Tokyo.

L’Excelsior, 5 avril 1922 : « M. Paul Claudel, ambassadeur de France et bonze de la poésie, à Tokyo. Tokyo, février 1922 – Alors que l’autre matin, j’avais le désavantage d’être un piéton et que je peinais sur mes semelles le long des fossés impériaux, à Tokyo, j’entendis subitement dans mon dos un bruit ferré de cavalerie. Me prenait-on pour un manifestant sur qui on lâche une charge ? « Mes intentions sont pures, pitié ! » allais-je crier, quand je vis que l’on ne se souciait pas plus de moi que d’une cerise aigre.

Les fiers cavaliers, des lanciers, trottaient d’un pas dédaigneux et diplomatique. Entre képi et culottes rouges, leur dolman jaune faisait sandwich et ils tenaient leur lance pompeusement, comme un cardinal sa crosse. Ils ne trottaient pas pour trotter. Ils étaient en service, précédant, entourant et suivant un carrosse si resplendissant qu’il avait l’air d’une vitrine de joaillier. Ce devait être un membre de la famille céleste en déplacement, laquais par derrière, postillon par devant et coureurs sur les côtés.

C’était mieux que ça ! Et j’aurais payé dix cents de yen japonais pour voir votre tête à vous tous, les malins de Paris. A l’intérieur de cette vitrine roulante, en montre, sérieusement assis sur un coussin fauve, revêtu comme d’un plumage d’un habit d’or chaud et d’argent clair, seul, tel un dieu, c’est Paul Claudel qui passait.

Duhamel ! vous aviez raison. Paul Claudel est plus qu’un homme, c’est un phénix. Quel costume ! quel cortège ! quelle histoire ! Voyons ! trouvez-vous la chose normale de rencontrer, à l’autre bout du monde, un poète de France en train de se faire glorieusement balader sur quatre roues impériales ?

A vrai dire, le dramaturge lyrique n’en paraissait pas plus fier. Il était présent et lointain, figurant plutôt qu’acteur. Sa condescendance était complète. Je ne voudrais pas penser pour lui, je suis bien trop petit, mais quoique dans la deuxième ode il ait écrit :

Moi l’homme,

Je sais ce que je fais.

J’ose avancer que, ce matin, il se disait :

-Je me demande ce que je fiche entre ces lanciers, dans ces somptueuses broderies et sur ce trône en marche. Je n’avais pas prévu cela dans son Art poétique.

Paul Claudel, ambassadeur de France par sa mission et grand homme par ses œuvres, revenait de présenter ses lettres de créance à S.M.I. prince Hirohito, régent du divin empire du Japon, en son palais infranchissable.

L’arrivée de Paul Claudel au Japon est un coup sonore que la France a frappé sur le gong su Soleil levant. A la nouvelle que la République leur envoyait un tel unique poète et philosophe pour les représenter, les universités, ravalant leur respiration comme dans les grandes circonstances, fait tout bon japonais, poussèrent trois bonzaïs (vivats) enthousiastes.

Claudel, en ce moment, était encore sur les mers chaudes. Même, il devait être plus occupé, approchant de l’équateur, à sécher un front ruisselant qu’à s’imaginer sa réception. La librairie Maruzen fut cavalièrement traitée par les étudiants, à qui elle ne put fournir que quelques exemplaires des grandes odes. Le livre manquant, les jeunes gens feraient la chaîne : ils se les passeraient.

Amateurs de documents, bibliophiles maladifs, enviez-moi : je possède une perle, l’un des livres de Claudel ayant ainsi fait le tour de deux universités japonaises. Ce livre est illustré de caractère chinois, comme une rue de Pékin. Toutes les encres y sont : noires, rouges, vertes, dorées. Et les verts sont soulignés ! et allez donc ! ceux qui ne le sont pas sont entre parenthèses. Parlez-moi d’admirateurs de cette trempe ! Ils voudraient que chaque ligne fût en italiques.

« Nous ne naissons pas seuls. Naître pour tout, c’est co-naître. Toute naissance est une co-naissance. » C’est une pensée de Claudel. En face, trois caractères chinois signifiant : « Vérité profonde et révélation. »

Vous avez dix réflexions à la page. Exemple : «Cela veut que nous méditions. » Plus loin : « Les Européens ont vraiment de hautes aspirations. » Plus loin, celui-là est un fanatique, il doit avoir vingt ans ! Il écrit : « Et l’homme qui dit ces choses, je vais avoir le bonheur de le voir ! » Ce n’est pas le clou. Le jeune enthousiaste, deux chants plus haut, trouve son maître. Ce n’est pas le même, c’est d’une autre encre. Celui-ci ayant bariolé d’une plume fébrile les vingt-deux lignes de la feuille, s’écrie (en caractères chinois) : « la France est un grand pays ! »

Les intellectuels firent tant de bruit, annoncèrent si fort qu’ils étaient émus et que dans l’accueil qu’ils lui réservaient, ils mettaient leur âme entière, que les journaux suivirent. On étudia publiquement l’œuvre du poète. Les traducteurs trimaient ferme. Dans ce pays jeune, où l’on croit que rien n’est impossible (comme aux yeux d’un Français, la France paraît vieille vue de loin), il fut question de tout traduire. On ne monte pas les drames de Claudel sur les boulevards, on les donnerait à Tokyo. On ne trouverait pas d’acteurs ? Les étudiants se feraient cabots. Si bien que les vieux Japonais qui, jusqu’ici, s’étaient fort confortablement assis sur la renommée de Claudel, se sentirent piqués à leur tour.

-Quel est donc ce merveilleux oiseau que la France nous envoie pour que son attente fasse ainsi frissonner toutes les branches de nos jeunes arbres ? se demandèrent-ils.

Étonne, car Claudel chanta – ou aurait pu chanter : « Je suis l’Éternel Étonne », l’ambassadeur de France, ignorant gentiment que sa gloire de poète avait pris le bateau précédent, débarqué à Yokohama et « fait du foin » à Tokyo, mit enfin diplomatiquement le pied sur la terre volcanique des mikados.

D’emblée, ce fut comme s’il avait été au soir de la répétition générale d’un de ses drames : ses fidèles enivrés l’appelaient sur la scène.

-Tiens, se dit-il, voilà qu’ils me prennent pour Joffre !

Il voulut leur crier :

-Vous vous trompez, le maréchal n’arrive que dans deux mois.

Mais il était déjà assailli.

-Allons-y, pensa-t-il, et sachons recevoir comme il convient les félicitations pour la victoire de la Marne.

Et il entendit qu’on lui disait :

-L’Annonce faite à Marie, Nuit de Noël 1911. 1911, pensa-t-il, la guerre eut pourtant lieu en 1914 ?

-L’otage, Cinq Grandes Odes.

-Curieux ! curieux ! Je ne savais pas que Joffre eût également écrit des pièces de théâtre ! et des drames ayant le même nom que les miens, encore !

Mais il se frappa le front. Où avait-il la tête ? C’était à lui que tant d’enthousiasme s’adressait.

Il le vit bien dans les semaines qui suivirent. Les jeunes Japonais venaient lui faire chin-chin sous le nez, comme au grand bonze. Un dimanche, l’Université impériale de Tokyo, celles de Meiji, Keio, Rikkio, Wasséda, Nichifutsugakkaï le prirent en auto et l’amenèrent.

-Est-ce que ces jeunes garçons m’enlevaient, pensa-t-il, cela va créer un incident diplomatique. Ils le déposèrent dans une salle, l’assirent dans un fauteuil doré, levèrent un rideau.

-La Nuit de Noël 1911, drame par Paul Claudel, annonça un speaker.

MM.Takahashi (pas le président du Conseil) Kiso, ,Kudo, Kawamura, Hasegawa faisaient le général, le sergent, Jean, Jacques, le curé. Ces Nippons s’étaient emparés de ces personnages avec une hardiesse étourdissante. Ce qu’ils ne pouvaient mastiquer en français, ils le sortaient en japonais. Quelle ardeur chez cette jeunesse !

La France est inconnue de la masse japonaise. Sur soixante millions d’habitants, il en est cinquante-neuf qui n’en ont jamais entendu parler. Elle est absente du marché économique. Le Japon fait ses affaires avec l’Amérique d’abord, ensuite avec l’Allemagne, après avec l’Angleterre. Nous, nous ramassons les bouts de mégots. Cela étant parfait, on étudie à Paris, la suppression de notre voie maritime du Japon. Désormais, nos bateaux s’arrêteront en Chine. Parce qu’on n’a pas su trouver la porte du commerce, on va perdre la route de France. C’est, en effet, une idée !

Il ne nous reste qu’un atout : l’influence intellectuelle. Voilà un demi-siècle que des missionnaires s’en chargent. A Kyoto, un père, le père Orientis, depuis quarante-sept années, sans un congé, est l’apôtre de la langue française. Il l’a enseignée a plus de trente mille Japonais. On va peut-être aussi lui donner les palmes, bientôt, et il les acceptera avec reconnaissance, le malheureux ! l’admirable malheureux !

Bref, avec Claudel, pour une fois, nous avons mis dans le mille. Maintenant cette jeunesse japonaise, enragée de savoir, avide de « co-naissance », vient sonner à l’ambassade de France, comme à le devanture de ses temples, elle frappe un gong pour attirer sur soi l’attention de Bouddha. Albert Londres.»

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Albert Londres La Chine 1

Après le Japon, Albert Londres arrive en Chine et il nous livre sa vision du pays : « L’Excelsior, 26 mai 1922 – Notre envoyé spécial vient de parcourir la Chine du nord au sud. Ce monde immense de 400 millions d’habitants est la proie de chefs militaires qui se partagent son territoire et se provoquent sans cesse. Il n’y a plus de pouvoir central.

Toutes les richesses du pays sont mises à l’encan.

Notre collaborateur, M. Albert Londres,est parti, nos lecteurs le savent, pour le Japon, la Chine, l’Indochine et les Indes, afin d’y mener une enquête relative aux grands problèmes du Pacifique et de l’Extrême-Orient, lesquels ne sauraient manquer de rencontrer une grande répercussion en Europe. Déjà nous avons publié la première série des articles de notre envoyé spécial : ceux qui avaient trait au Japon, et dont le retentissement fut considérable. Voici maintenant la seconde série, celle des articles touchant la Chine.

Pékin, avril 1922 – Chine : chaos, autodafé des lois, éclat de rire devant le droit de l’homme, mise à sac, rançons, viols. Un mobile : l’argent ; un but : l’or ; une adoration : la richesse. Du plus épouvantable bandit de deuxième classe aux empereurs fragmentés, une idée unique : drainer des brouettes de sous de bronze et des wagons d’or. Le peuple est une punaise que les hommes en armes écrasent dès qu’elle ose sortir des plinthes.

Vingt et une provinces, vingt et un tyrans. L’un vend sa part de Chine aux Japonais, l’autre aux Américains. Tout est à l’encan : fleuves, chemins de fer, mines, prés, bateaux. Le pays est un butin. Il ne s’agit que de faire main-basse dessus, alors on ouvre l’enchère. Qui veut des locomotives ? Qui dit tant de dollars ? Vous ? Tokyo ? Bon. Adjugé ! Et cette terre, vaste comme un monde, à qui cette terre ? A l’Amérique ? Adjugé !

Gabelle, taxes, impôts sont pour les généraux. Si on en prenait un, au retour d’une de ses tournées, ses poches déborderaient, et qu’un l’incinérât, ce n’est pas de la cendre que rendrait le four, mais du métal en fusion. On fondrait une cloche avec ses restes.

Ils payent leurs troupes par un jour de pillage chaque mois. Les Chinois, qui en savent la date, se précipitent chez le tonkiun. Les tyrans ont nom : tonkinus.

-Ne nous écartèle pas, nous allons solder tes hommes. Combien veux-tu ?

Les villages moins malins sont ravagés. Des dames se jettent dans le puits pour échapper à la poigne déchaînée. L’opium est de l’argent. De cent grammes à un kilo, c’est le paiement du soldat à l’officier. A eux de le revendre. La drogue d’une main, le fusil de l’autre, ils frappent aux portes. C’est à choisir. Et le lendemain, comme c’est d’un usage défendu, ils viennent lever l’amende !

A 800 km de Pékin.

Dans le Maomingngan, à 800 km de Pékin, au centre de la boucle du fleuve jaune, , sur Hurato, naguère, les bandits s’abattent. Ils enlèvent les femmes. Généralement, c’est de bonne rançon. Ils les soupèsent. A leurs yeux, l’une vaut 100 dollars. Mais le mari aime autant son coffre que sa femme. Il vient au chef :

-Je suis pauvre, dit-il, voilà ce que je peux faire : cinquante dollars.

-Bien, dit le chef, qui empoche, moi je suis pour la justice, avance.

Il ouvre une porte. Les otages sont alignés.

-Où est ta femme ? Celle-ci ? Parfait. De son sabre, il la coupe en deux.

-Voilà ta part ; quand tu rapporteras les cinquante autres dollars, tu auras le reste.

Ne vous frappez pas. Il y en a d’autres. Ailleurs, par un jour de haute débauche, les notables n’avaient rien voulu savoir. Ils avaient enterré le magot. Il fallait pourtant que la horde se payât.. Elle avait vingt-quatre heures pleines de liberté par ordre du jour du tonkiun. Pour faire sortir la galette, ils prirent les enfants et, par les fenêtres, les ravageurs le repassaient aux copains, en bas,dans la rue, qui les recevaient sur la pointe de la baïonnette. C’est e l’histoire de 1920.

L’organisation pirate.

Campons l’organisation pirate. La Chine est un monstre immense et mou qui a perdu la tête. Cette pieuvre, a vingt et une tentacules majeures. Elle est d’abord coupée en deux : le Nord, le Sud, Pékin, Canton. Nord et Sud, à leur tour, sont faits de morceaux.

Dans le Sud, un homme, qui s’appelle Sunt-Yat-Sen, s’est assis carrément, un jour, dans un fauteuil, au-dessous de quoi il avait fait écrire : Présidence de la République. Il est Président de la République du Sud comme moi je suis, en ce moment, propriétaire de l’hôtel de Pékin parce que j’y habite la chambre N° 218.

Sur cinq provinces, trois ne lui obéissent pas, et dans Canton, sa capitale, le tiers des forces est hors de sa main. Les trois provinces réfractaires ont pour roi un monsieur Tchaen-Jiong-Ning, qui crache délicatement sur le roi, en signe de démenti, chaque fois qu’on lui dit que Sunt-Yat-Senest son président. Il n’a pas tort, et je le démontre.

L’ensemble des bandits, des sans-métier, des traîne-loques formant les armées du Sud fait 350.000 malandrins. Sur ces 350.000 fantassins de la dèche, l’homme cracheur, Tchaen-Jiong-Ning, en possède 100.000, et l’homme qui est Président de la République du Sud, comme moi je suis propriétaire de l’hôtel de Pékin, 30.000. Les 220.000 qui restent, c’est la pagaye : mercenaires, de simples « tonkiuns », ayant plus de fusils que de cartouches, usant celles qu’ils touchent à se tirer dans les jambes, n’obéissant que pour piller, irréconciliables, se neutralisant eux-mêmes, courant l’hiver après les moutons pour leur voler leur peau, et crânant l’été, les fesses à l’air. C’est le Sud.

Le Nord.

Au Nord, le Nord a pour capitale Pékin. Vous avez tous, à l’école, à l’âge que l’on dit heureux, sans doute parce que l’on ne ressent pas la honte de recevoir des coups de pied dans le derrière, appris vos départements. On récitait : « Seine, chef-lieu Paris. Les sous-préfectures Saint-Denis et Sceaux sont supprimées. » C’est ce qui fait l’originalité présente de la capitale du Nord de la Chine, pékin : elle est supprimée. C’est un premier point dans la situation.

Vous allez me renvoyer qu’il est, cependant, à Pékin, un président de la République, chef reconnu de L’État, qu’il habite dans un palais céleste et impérial, de l’autre côté des lacs de lotus et de l’étang des nénuphars. C’est exact. C’est même « un bien brave homme » qui m’offrit cordialement un bon thé vert de cérémonie. Mais il n’est président de la République que pour les ingénus de son espèce et les puissances étrangères. Le seul être qui lui obéisse est Tibétain, encore ce n’est pas un homme, c’est un chien.

Trois grands maîtres, trois super-tonkiuns, les trois Boudas de la guerre, frémissez : Tsang-Tso-Lin, Wou-Pei-Fou, Tsao-Kun, commandent en Chine du Nord. Tsang-Tso-Lin (bandit-roi) mais nous vous réservons le monsieur, nous vous le servirons à part, tout chaud. Tsang-Tso-Lin est à l’est, capitale Moukden ; royaume Mandchourie ; espérances, Mongolie. Toutefois il a fait descendre ses anciens frères en piraterie, ses troupes, à 30 kilomètres de Pékin. Et dans Pékin, la loi, c’est lui. Il a 300.000 traîneurs de bottes, et derrière son ombre, le Japon.

Tsao-Kun et et Wou-Pei-Fou ne sont plus qu’un. C’est Tsao-Kun qui engendra Wou6Pei-Fou ; mais en un jour de farouche appétit, Wou6Pei-Fou dévora Tsao-Kun. Il ne lui a plus guère laissé qu’un peu de peau déchiquetée autour de ses os sans moelle. Ayant dans leur fief les deux provinces Hou-Pé et Hou-Nan, on les appelle les deux Hou. Ils ont sept provinces et la moitié d’une autre, 400.000 hommes au ventre affamé et l’Amérique en poupe. Eux aussi menacent Pékin et à Pékin, la loi, c’est eux.

Le lundi, Tsang-Tso-Lin, juché sur la Grande Muraille, qui semble vouloir enfermer l’éternité, crie à Pékin, les lèvres au porte-voix :

-Chassez-moi ce ministre. Le président du Conseil sera un tel ; le ministre des Finances, cet autre. J’ai dit. Rompez !

Pékin flageole, obéit.

Le mardi Wou-Pei-Fou, campé au milieu du grand pont du fleuve Jaune, tonitrue :

-Le ministre des Finances ne sera pas choisi par Tsang-Tso-Lin, illettré et traître, mais par moi. J’ordonne.

Pékin s’affaisse, obéit.

Les neutres.

Comptons maintenant. Trois provinces à Tsang-Tso-Lin, sept à Wou-Pei-Fou, cinq au Sud, total : quinze. Il en reste six. C’est ce qu’on appelle les neutres. Car il y a des neutres ! C’est l’inconnu, l’appoint possible, le marchandage. Le neutre est un pauvre tonkiun qui voudrait bien grandir et ne sait comment s’y prendre. Il interpelle Wou-Pei-Fou :

-Combien me donnes-tu si je viens avec toi ?

-Que t’offre Tsang-Tso-Lin, lui renvoie Wou-Pei-Fou, insolent ?

Dans toute jungle est une gazelle. C’est ici le tonkiun Yen-Si-Tchan. Il est connu non pour ses crimes, mais par sa bonté. C’était tellement incroyable que tout le monde a voulu voir Il ne vend pas l’opium, mais le pourchasse, veille à l’ablation de la natte, combat les petits pieds, reboise, élève des animaux domestiques.

Ténébreuse atmosphère. La boue obstrue l’horizon. Où en est-on aujourd’hui ? A quelle étape du grand drame anarchique ? A midi, celui qui était encore président du Conseil saute brusquement sur ses pieds, et, comme s’il venait d’entendre des voix, se met en congé, attrape un train en marche et se réfugie à Tien-Tsin, sur la concession française, poussant un soupir de sécurité.

A une heure, tout le monde tend l’oreille. On perçoit des bruits : ce sont les batteries de Wou-Pei-Fou qui prennent position au-delà du fleuve Jaune. Le ministre des affaires Étrangères, qui, pour sauver la face, se cramponne à son fauteuil, voudrait bien disparaître. Il se lève, vise la porte. Des mains solides le rassoient.

-Ne bouge pas ! lui crie Tsang-Tso-Lin, tu sais bien que je vais là, à trente kilomètres.

L’innombrable peuple mange, boit, vit, philosophe dans la crasse. Ce qu’il endure n’est pas nouveau. Ce brigandage est de chez lui. Il sait que les inondations se retirent et que les pestes s’éteignent.. Il est habitué au cri de chasse du tigre. Quand il devine que le bond est proche, il rentre seulement le cou. Inutile !On le lui tranche quand même. Albert Londres. »

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