Albert Londres Ruhr 23reduc

                    Du changement, encore...

Albert Londres, qui ne manquait pas de personnalité vient de se faire licencier du Petit Journal sur ordre du gouvernement. Ses reportages sur l’Italie ne cadraient pas avec les avis officiels de la France. Il rejoint Le Quotidien en 1923, mais celui-ci refuse de publier ses reportages sur la Ruhr, occupée par les Français. Il démissionne pour rejoindre brièvement l’Éclair qui en publie un, puis un autre paraît dans les Annales Politiques et Littéraires. Les réactions peu soutenues de la France après l'assassinat d'un soldat  paraissent bien ridicules à Albert Londres (voir ci-dessous).

Le traité d’armistice du 11 novembre 1918, prévoyait une occupation militaire préventive de l’Allemagne qui devait laisser place aux forces alliées. Une armée française pénètre en Allemagne, fin novembre 1918, accompagnée de nombreux fonctionnaires et de leurs familles. La situation entre l’occupant et l’occupé se dégrade assez vite et provoque des morts, comme en octobre 1919 où l’armée française, dépassée par des manifestants, tire sur la foule et tue 13 personne. Un autre ouvrier est condamné à mort.

Les Annales Politiques et Littéraires du 22 avril 1923 : « Un dimanche à Essen – Cette nuit, on avait assassiné un soldat français par un soupirail, à Essen. Et ce matin-là, à Düsseldorf, l’auto, qui au prix de 3000 marks le kilomètre, devait me conduire dans le repaire de Krupp, n’arrivait pas. Face à la statue de Molkte, je l’attendais…

Si l’on m’avait demandé, voici huit jours : « Qu’est-ce que la Ruhr ? », j’aurais répondu : « C’est le bassin d’où l’on extrait le charbon, où l’on fabrique toutes sortes de choses en acier, où M. Krupp à sa statue. » Un tas de bêtises, quoi ! La Ruhr est une rivière. Je ne dirai pas que c’est une jolie petite rivière, elle n’est ni jolie, ni si petite que ça.

Des poilus barraient le premier pont. Ils ne crièrent pas : « Haut les mains et montrez vos papiers ! » comme il m’advint une certaine fois, mais clairement, le mieux était de s’arrêter. Un soldat me vérifia…

En route ! C’est dimanche. C’est le printemps. Les bourgeois allemands vont aux champs. Têtes nues, col évasé, sur un seul rang… Nous sommes dans la Ruhr. Prenez le Creusot, Saint-Étienne, Béthune, Bruay, Decazeville, Commentry, multipliez le tout par deux, et regardez le résultat à la loupe, vous n’aurez pas la masse d’Essen. C’est une capitale.

« État de siège, mesures de représailles, défense de se promener, sinon les mains hors des poches. » Ainsi devait de présenter Essen. Un confrère français, un autre, américain, l’avaient télégraphié ce matin de Düsseldorf.

-Est-ce sûr ? leur avais-je demandé.

-Après l’affaire de cette nuit, c’est logique.

Le Tout-Essen se baladait en habit de dimanche. Deux poilus passaient, car ici, les poilus vont par deux… La vie intense des grandes villes allemandes continuait. Au théâtre, on louait ses places pour le soir. Dans la rue, c’était la foire. Le boulevard des Italiens un jour de fête n’avait jamais eu meilleure mine.

Devant l’hôtel du télégraphe, une sentinelle française, baïonnette au canon, entre deux barrières de bois blanc qui limitaient son domaine, faisait vingt pas dans un sens, vingt pas dans un autre. Sur le trottoir d’en face, des passants s’arrêtaient et la regardaient. Il en est, qui au bout d’une minute, l’avaient assez vue ; mais certains ne s’en rassasiaient pas…

La gare est au centre, comme à Paris l’Opéra. Cinq ou six soldats sont sur les marches : un pour la faction, les autres prennent l’air… Ils ne sont pas contents, les soldats. Le coup du soupirail ne leur a pas paru amical et la manière dont nous l’encaissons les déroute.

-P’t-être bien qu’à sept heures, on les fera rentrer dans leurs gourbis ! », m’avait dit un soldat en parlant des promeneurs d’Essen.

On ne fit rien rentrer du tout. On fit mieux : on les amusa. Entre dix et onze heures du soir, face au Koenigshof, on vit tomber du ciel des papillons rouges et des papillons blancs. En langage de naturaliste, ces papillons portent le nom de tracts. Ils expliquaient à la population que si les Français étaient à Essen, c’est que les gros magnats allemands ne voulaient pas lâcher leurs sous. Les uns lisaient en conscience, d’autres s’en allaient en reniflant de manière moqueuse. Ce fut un joli jeu… »

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 Au bagne!

Londres, après avoir quitté l’Éclair, entre au prestigieux Petit Parisien, en 1923. Il décide de partir pour la Guyane, et de visiter le bagne, sentant qu’il y avait quelque chose à découvrir. De nombreux révolutionnaires puis des communards y ont été envoyés. On y trouve 7000 condamnés surveillés par 600 fonctionnaires. Le reporter mettra vingt et un jours pour arriver avec le paquebot Biskra.

Le Petit Parisien, 29 août 1923 : « Mon Garçon de famille et quelques autres – Saint-Laurent-du-Maroni. Un jour que je demandais à un vieux et cher camarade ayant fait tous les métiers : « On ne t’a jamais reconnu quand tu étais garçon ?

-Sache que l’on ne regarde pas un domestique.

Ce n’est pas le cas en Guyane. Je dînais chez le gouverneur, ce soir, à Cayenne. Discret, correct, ganté de blanc, un jeune maître d’hôtel qui n’aurait en rien déparé la corbeille des invités, opérait avec aisance des virevoltes dans la salle. Au moment où, souriant, il passait le plat à M. le procureur général :

-Qu’a-t-il fait, le vôtre, madame, fis-je à madame la gouverneur ?

-Oh ! il a tué un agent de police, je crois.

Le procureur général lui dit : « Merci ! »

-C’est un garçon bien. Il est encore à s’attirer des reproches.

Et je partis aux îles du Salut. Là, un ménage (fonctionnaires) était en lutte avec le commandant qui leur avait enlevé leur « garçon de famille », Medge, de la bande à Bonnot, pour l’envoyer, en punition, à Saint-Joseph.

Ce Medge exploitait les parents des bagnards, se faisant adresser de l’argent qu’il pourrait, lui, passer à leur fils qui ainsi s’évaderait. Les billets de banque arrivent au bagne de cent manières. La plus jolie est la photographie de « la petite fille ». Un billet est entre papier et carton. Le photographe a mis deux belles ailes dans le dos de l’enfant. Pauvre ange ! ton offrande ne volera pas jusqu’à ton père. On connaît le truc ici. Medge, évidemment, s’appropriait les fafiots.

-Eh ! oui, fit le commandant, depuis qu’il n’a plus Medge, ce ménage est malade. Ni l’un ni l’autre ne peut s’en passer, ils me bombardent de réclamations.

Et je partis pour Saint-Laurent-du-Maroni.

-Quelle vie, me dit Mme Lasserre, femme du chirurgien. Depuis deux ans, je ne puis m’y faire. Songez parmi qui nous vivons. Ainsi, l’autre jour, mon mari s’absente. Pour la première fois, je reste seule la nuit dans cette maison, au bagne. Plutôt, je n’étais pas seule, et c’est de là que vint mon épouvante. Il y avait aussi dans la cuisine notre « garçon de famille », un grand assassin, monsieur. Il avait une fiche ignoble, deux crimes. Oh ! cet André ! Alors, je me mis à crier, à crier. Et voilà qu’il arrive, lui, André, l’assassin. « Oh ! madame, dit-il, madame, n’ayez pas peur, je suis là. » Je balbutiai. « Madame, dit-il, je vais apporter mon matelas et dormir contre votre porte, je vous promets que personne ne passera. Il le fit. Et toute la nuit, je fus protégée par l’homme qui me terrifiait…

Je ne dirai pas où j’ai rencontré celui-ci, car il ne sait pas encore s’il dira son histoire à la justice. C’était un grand et vieil échalas.

-Voilà, j’ai été condamné pour un crime que je n’ai pas commis, vu que, pendant qu’on tuait cet homme-là, je guettais, à vingt kilomètres du lieu, un garde-chasse pour le descendre et vu que, au bout de deux jours de guet, je descendis le garde-chasse.

-Bien.

-Seulement, pour le garde-chasse, il y aurait eu préméditation, et c’est la mort, tandis que, pour l’autre, vu que je l’ai jamais connu, on n’a pu établir la préméditation, et c’était seulement la perpétuité.

-Alors ?

-Laissez-moi finir. J’ai tué le garde-chasse, vu que, vingt jours avant, il m’avait envoyé une charge de plomb dans les fesses. Les deux crimes ont eu lieu en même temps, et comme naturellement j’avais été absent deux jours de ma maison, on a vu en moi l’assassin de l’inconnu. Les empreintes digitales ne collaient pas du tout, mais on passa dessus. Et comme le juge ne pouvait trouver la moindre raison logique à mon crime, j’ai dit que j’étais saoul.

-Bien.

-Maintenant, il y a prescription pour mon vrai crime. Dois-je raconter l’histoire, ne dois-je pas ? Je me tâte, vu que j’ai soixante-deux ans, une bonne place, la chance d’être à perpétuité, que je ne serai donc jamais libéré, et que jusqu’à la fin de mes jours j’aurai à boire et à manger et à dormir. Donnez-moi un conseil.

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Après le bagne…

Le rédacteur des Annales Politiques et Littéraires, du 21 octobre 1932, résume bien, dans sa présentation de l’article d’Albert Londres, l’un des principaux problèmes qui se posent : « Parti en Guyane au début de l’été, M. Albert Londres a envoyé au Petit Parisien une série d’articles sur le bagne qui ont fait sensation… Il a donné de cette terre inhospitalière, où plus de 6000 forçats sont rassemblés, une vision hallucinante. Il a montré, sur bien des points, l’incurie administrative et comment, notamment, les libérés qui ont purgé leur peine, et qui sont tenus de rester dans la colonie, sont laissés sans travail, sans moyens d’existence, retournant dès lors au vol, parfois même au crime, et constituent un véritable fléau ; comment, d’autre part, les malades sont laissés sans soins, ou à peu près, faute de médicaments… »