Après les forçats de Cayenne, les forçats de la route!

Biribi, les pénitenciers militaires.

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Les portes du pénitencier !!

L’enquête d’Albert Londres sur le bagne de Cayenne remporte un vif succès auprès de l’opinion publique, en 1923, et les lecteurs découvrent avec stupéfaction les conditions de détention absurdes des condamnés.

L’année suivante, le journaliste se rend en Afrique du Nord pour visiter les pénitenciers militaires réservés aux soldats dont la conduite s’est écartée du droit chemin. Dix-neuf articles seront publiés dans le Petit Parisien, pendant l’été 1924. Le Ministère de la Guerre diligentera une enquête et les travaux forcés seront supprimés.

Le Petit Parisien, … 1924 : « Biribi n’est pas mort. Il s’agit des pénitenciers militaires. C’est là que vont payer les condamnés des conseils de guerre. Ils sont au moins trois mille cinq cents. Désertion, bris d’armes, destruction d’effets militaires, vols, attentats sur des personnes, refus d’obéissance, outrage à des supérieurs pendant le service. Tels sont les crimes ou les délits. On appelle ces condamnés les pègres, voire les pégriots.

Biribi a plusieurs maisons mères. Au Maroc : Dar-Bel-Beïda. En Tunisie : Téboursouk. En Algérie : Bossuet, Orléanville, Douéra, Bougie, Aïn-Beïda… Les règles qui devaient gouverner ces établissements forment le livre 57… Le ministère de la guerre est à Paris. Les capitaines qui commandent les pénitenciers sont au Maroc, en Algérie, en Tunisie. Les détenus, eux, travaillent en détachement, loin du ministère, loin du capitaine, en des endroits retirés du monde, et sous le seul commandement d’un adjudant et d’un sergent-major. C’est dans ce silence que le livre 57 perd ses droits. C’est pourquoi le soldat disciplinaire tend encore la main… et le dos.

Le mal ne vient pas d’une institution mais de l’éternelle méchanceté de la race humaine… »

Le Petit Parisien, … 1924 : « Depuis trois semaines, tantôt sur les routes, tantôt sur les pistes, je cherchais Biribi. Un grand froid d’hiver piquait le bled, comme il pique chaque soir, en cette saison, une fois le soleil disparu. Voilà dix jours, qu’allant au nord, jusqu’aux confins du riff, la voiture, comme par hasard, se trouva en difficulté… Puis elle s’arrêta. C’est à ce moment que neuf soldats menés par un sergent, débouchèrent d’une piste. Venant de Casablanca, le train les avait déposés à la station d’Had-Korut. Il leur restait 25 km à faire à pied pour gagner Ouezzan… Le nord étant impénétrable, je mis le cap sur le sud…

-Monsieur, me dit une âme généreuse, allez à Kaba-Tadla… Cent neuf pégriots du pénitencier militaire de Dar-Bel-Hamrit venaient d’y planter leurs tentes… Une centaine d’étranges soldats, alignés en monôme, sur un kilomètre de route, donnaient de la pioche, de la pelle et poussaient la brouette. C’étaient des condamnés aux travaux publics. Deux sergents, dont l’un était major, surveillaient, revolver sur la hanche droite. Et, par-ci, par-là, un Sénégalais, appuyé sur son flingot, représentait la discipline à longue portée… Je leur fis un petit boniment. Le sergent non major ne fut pas content. Il n’y avait pas de quoi ! Tout résumé, voici ce que je disais : « Si vous êtes là, ce n’est pas sans doute pour avoir été aux vêpres tous les dimanches, hein ?... »

Plusieurs se détournèrent. Ce fut pour rire jaune. L’un me cria à trente pas :

-On est mieux là qu’à la SS (section spéciale).

Ce fut la seule audace. Celui-ci portait tatoué au front : « Martyr militaire. »

La séance de Tafé-Nidj

Tafé-Nidj n’est rien que vingt-cinq marabout (tentes) entourées d’une haie de branches séchées. Ce camp est perdu dans le Maroc. Le lieu se trouve sur la route en construction. Le Moyen-Atlas est à l’horizon. L’œuvre des condamnés militaires n’est pas un mythe ; elle est écrite sur la terre dure. L’une des bases de l’institution est le relèvement par le travail. Le travail est un fait ; quant au relèvement, il se pratique, de préférence, à coups de bottes.

Lorsqu’il n’y a pas de fourbi, la ration pour ces hommes jeunes est suffisante. On désigne par fourbi, le bon accord entre acheteurs et vendeurs de denrées. Le fourbi a pour but d’engraisser le sergent et pour résultat de dégraisser la gamelle.

A Sidi-Moussah

Ils cassaient des cailloux sur la route entre Fahara et Tafé-Nidj. Le paysage était sauvage. Ils étaient arrivés tout à l’heure, la pelle ou la pioche sur l’épaule.

-Halte ! Fixe ! Repos ! Au travail ! …

Un détenu qui s’en allait seul, un appareil de jalonneur à la main, me dit en passant :

-C’est à Sidi-Moussah que vous auriez dû aller…

Des hommes qui piochaient juste à côté relevèrent la tête et l’un dit :

-Sidi-Moussah, c’est la 5e compagnie !

Par la 5e compagnie, les détenus désignaient la mort.

-Qu’est-ce qu’on vous fait à Sidi-Moussah ?

L’homme posa sa pioche.

-A mon entrée, je tombe malade et suis reconnu. On me laisse quatre jours sous la tente, sans manger et sans boire. Alors, je proteste. On accrocha une chaîne au sommet du marabout. Puis on me pendit par les reins. Je suis resté ainsi tout l’après-midi… Le lendemain, le sergent m’a fait traîner de force au travail, deux cents mètres sur le dos. Puis, revolver sous le nez :

-Travaille, salopard !

J’ai refusé. On m’a reconduit sous le marabout, on m’a rossé à tour de bras, attaché en crapaud et suspendu toute la journée…

-C’était simple, un homme puni était un homme fichu.

-En cellule, dit un autre, j’ai touché sept quarts de pain en 29 jours. Jamais à boire. On ne buvait, et encore en fraude, que tous les sept jours, quand passait la corvée de lavage. On se jetait sur les paquets de linge pour en sucer l’eau…

L’homme qui, à Sidi-Moussah, ne pouvait finir sa tâche (nous devions arracher cent cinquante kilos de racines de palmiers par jour), le soir venu, était déshabillé et couché dans la tranchée. Nous étions à deux mètres les uns des autres. Les Sénégalais qui nous gardaient avaient ordre de nous piquer à la baïonnette au moindre geste. A minuit, le sergent se levait, nous rassemblait et, vingt fois de suite, nous faisait boucler le tour du cantonnement au pas de gymnastique, à coups de crosse. Après, il nous arrosait d’eau et nous allions nous recoucher dans la tranchée. L’eau gelait sur nous immédiatement… »

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Le Tour de France 1924.

La 18e édition   du Tour de France se tient du 22 juin au 20 juillet 1924 sur 15 étapes pour 5 425 km. Albert Londres couvre l’événement pour le Petit Parisien. Les coureurs roulaient un jour sur deux, mais ils partaient souvent de nuit et pédalaient toute la journée. Les étapes comptaient entre 275 km et 482 km. L’équipement des coureurs laissait à désirer et le règlement draconien faisait d’eux des « forçats de la route ». Dès la troisième étape : Cherbourg-Brest, du 26 juin 1924, on apprend que les frères Pélissier et Ville ont abandonné.

Le Petit Parisien, 27 juin 1924 – Coutance : « Ce matin, nous avions précédé le peloton… Nous étions à Granville et six heures sonnaient. Des coureurs, soudain, défilèrent. Aussitôt la foule, sûre de son affaire, cria :

-Henri, Francis !

Henri et Francis Pélissier n’étaient pas dans le lot. On attendit. Les « ténébreux » passés –les « ténébreux » sont des petits gars courageux, qui ne font pas partie des riches maisons de cycles, ceux qui n’ont pas de « boyaux » mais du cœur au ventre.

La nouvelle parvint : les Pélissier ont abandonné. Nous retournons à la Renault et, sans pitié pour les pneus, remontons sur Cherbourg. Les Pélissier valent bien un train de pneus… Coutances. Une compagnie de gosses discute le coup.

-Avez-vous vu les Pélissier ?

-Même que je les touchés, répond un morveux.

-Tu sais où ils sont ?

-Au café de la Gare. Tout le monde y est.

Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour rentrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C’est Henri, Francis Pélissier et le troisième n’est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.

-Un coup de tête ?

-Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens…

-Que s’est-il passé ?

-Question de bottes, ou plutôt de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s’approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s’assurait que je n’avais pas deux maillots.

-Qu’est-ce que cela pouvait faire que vous portiez deux maillots ?

-Je pourrais en avoir quinze, mais je n’ai pas le droit de partir avec deux maillots et d’arriver avec un.

-Pourquoi ?

-C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Alors, je suis allé trouver Desgranges.

-Je n’ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?

-Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison.

-Il n’est pas à la maison, il est à moi.

-Je ne discute pas dans la rue.

-Si vous ne discutez pas, je vais me recoucher.

-On s’arrangera à Brest.

-A Brest, ce sera arrangé, parce que je passerai la main avant.Et nous avons passé la main…

Les Pélissier n’ont pas que des jambes, ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.

-Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire… Voulez-vous savoir comment nous marchons ? Tenez…

De son sac, il sort une fiole :

-Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives…

-Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.

-Et les pilules ? Voulez-vous voir les pilules ? Tenez, voilà des pilules.

Ils en sortent trois boîtes chacun.

-Bref, dit Francis, nous marchons à la dynamite.

Henri reprend :

-Vous ne nous avez pas encore vus au bain, à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme Saint-Guy, au lieu de dormir…

-Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perd six sur dix…

Francis ajoute :

-Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants mais, au nom de Dieu, qu’on nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation ! Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même ! Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Le sport devient fou furieux… »

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La cinquième étape : Les Sables-d’Olonne – Bayonne, 482 km !

Le Petit Parisien du 2 juillet 1924 – Bayonne, 1er juillet 1924 : « On compte déjà un peu plus de soixante cadavres ; entendez cadavres dans le sens de bouteilles quand elles sont vidées. Il en est resté à chaque étape, des grands, des petits, des longs, des larges et de toutes les couleurs. Je n’ai pas remarqué que la teinte d’un maillot portât la guigne plus qu’un autre. C’est le même tabac.

La coupe sombre eut lieu chez les « ténébreux ». Ils se sont perdus en route et on ne les plus revus. Ils ont voulu traverser les bois tous seuls, alors qu’ils n’avaient pas d’assez fortes jambes pour courir et le loup les a mangés… S’ils avaient une valise, ils ne savent plus où elle est.

Aux Sables, le contrôle fermait à 11h57. A 11h50, arrive un Italien.

-J’on souis à temps, dit-il

-Oui.

Il éclata de rire tant il était heureux et se tapa sur les épaules pour applaudir, et c’est d’ailleurs le seul applaudissement qu’il recueillit. La veille, en quittant Brest, un autre s’en allait dans la nuit, sa machine sur l’épaule. Il avait cassé sa fourche et descendait à Landerneau réveiller un mécanicien. Ce fantôme aux cuisses nues, au torse vert et rouge descendait, à 3h ¼ du matin réveiller le mécanicien de Landerneau, semblait un personnage de marionnettes. Il était de Grasse, il voulait bien lâcher mais après Grasse. Il voulait défiler dans Grasse et c’est encore assez loin. Il arriva le soir à 1h55.

-Avez-vous mangé ?

-J’ai mangé quelques colifichets dérisoires, dit-il, aussi j’ai faim…

Dimanche soir, on quitte les Sables-d’Olonne à dix heures. Cette nuit, on ne nous laisse pas dormir parce qu’il y a 482 km à ingurgiter. Aussi ne sont-ils pas nerveux. Ils traversent la Vendée, la Gironde, les Landes, comme si quelqu’un qu’ils n’aiment pas les menait par l’oreille.

-On dirait qu’on va à l’école, dit Alavoine.

Ils ont leurs bras au-dessus de leur guidon. Ils donnent des coups de pied dans le vide. Ce n’est plus du cyclisme, c’est une séance de gymnastique suédoise. A l’allure dont ils vont, cela ne ressemble plus à une course de bicyclette, mais rappelle les temps où l’on faisait des exhibitions sur des vélocipèdes.

Bref, des Sables à Bordeaux, ils en avaient plein le dos. Ils traversèrent Luçon, la Rochelle, Rochefort, Saintes, Blaye. Ils n’écrasèrent personne et ils traverseront tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne les voyiez pas courir. Ils arrivent à Bordeaux.

-Mon Dieu, dit une vieille dame, ils marchent ainsi depuis combien de temps ?

-Depuis huit jours.

-Oh ! dit-elle, ils ne sont pas gros pourtaing.

Tous les Bordelais sont là, sur le passage, et manifestent leur admiration pour les « géants de la route » par des mots crus.

Quant au peloton de tête, il est précédé d’une jeune fille à bicyclette. C’est Tiberghien qui l’a dégotée, comme de juste, et qui la pousse en avant. Si cette jeune fille avait attendu ce jour pour choisir un joli petit nom, elle a le choix. Ses compatriotes, durant trois kilomètres, lui en ont lancé à la volée de quoi baptiser les quadrupèdes et les oiseaux de la Gironde et des cinq parties du monde en supplément.

Il ne fait pas soleil. Il ne fait même pas chaud. On ne sait pas, d’ailleurs, le temps qu’il fait. Tout le monde dort. On dort à ce point qu’un cycliste qui a une jambe de bois suit le peloton et manque de prendre la tête. Dans une voiture, des confrères belges dorment la bouche ouverte. De temps en temps, ils sortent une cuiller de leur poche et introduisent l’instrument dans leur bouche. C’est pour la déblayer de la poussière qui les étouffe. Cela fait, ils se rendorment.

Il n’y a que la course qui ne ronfle pas. A Hostens, le jour se réveille. Bottecchia chante. Il chante en Italien une chanson…Je me réveille un des premiers. Je les dépasse et j’arrive à Liposthey.

-Qui est le premier ? me demande-t-on. Quand arrive-t-il ?

Je donne toutes les explications et, au lieu de me dire merci, on m’invective. Désormais la foule peut sécher sur place, je ne donnerai plis de renseignements. Cependant, plus on descend dans le Midi, plus les gens sont convenables. A Labouheyre, le maréchal des logis de gendarmerie crie à ses concitoyens : « Faites place pour laisser passer ces messieurs les bicyclistes ! »

On traverse les Landes. On n’en finit pas de traverser les Landes et on a le temps de compter goutte à goutte la résine qui tombe des arbres dans de petits bois. Les cigales, comprennent que le paysage devient pesant ; aussi se mettent-elles avec entrain à frotter en notre honneur la peau de leur ventre du bout de leurs pattes. Le concert n’est pas mal, mais je préfère la guitare.

Ils sont partis à dix heures du soir des Sables ; ils arriveront à dix-huit heures trente. Cela fera vingt heures trente de selle pour cette étape…. Voici Castets, on se réveille. Trois hommes se sauvent. L’un crève, il y aurait de quoi se tirer un coup de revolver dans la tête. Deux courent à la corde… Petit coup de théâtre… Ce sont des « deuxièmes classes ». C’est Omer Huysse qui bat les as. Bien joué !

Eh bien ! tout cela n’est rien. Les 2044 km parcourus ne sot que le prologue. La fête commencera jeudi, ainsi que le veut la chanson de la route : « Fini de se promener, c’est demain les Pyrénées. » Albert Londres.

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Le Petit Parisien, 9 juillet 1924

« Dix millions de Français sont en folie.

Nice, 8 juillet 1924 – On s’habitue à tout. Il suffit de suivre le Tour de France pour que la folie vous semble un état de nature. Le 19 juin dernier, si quelqu’un m’avait dit : « vous allez voir sept à huit millions de Français danser la gigue sur les toits, sur les terrasses, sur les balcons, sur les chemins, sur les places et au sommet des arbres, j’aurais dirigé aussitôt mon informateur vers une maison d’aliénés. C’eût été une erreur. Mon homme ne se serait trompé que sur le chiffre. C’est dix millions de Français qui glapissent de contentement.

D’après un savant, il paraîtrait qu’à Paris, à six heures du soir, dans les allées du bois de Boulogne, on compte quatre-vingt-neuf mille sept cent cinquante bactéries au mètre cube de poussière. Le même homme de science affirme que l’on en trouve quatre-vingt-douze mille sept cent vingt-cinq dans le Métropolitain. Enfin, dans une salle de danse, après un tango, le nombre de bactéries s’élèverait à quatre cent vingt mille. Tout cela n’est qu’enfantillage.

Ayant voulu me rendre utile, j’ai prié un docteur de monter dans ma voiture et de calculer au mètre cube de poussière le nombre de bactéries du Tour de France.

Muni de ses instruments, le docteur s’installa à mes côtés. Toute la journée, il travailla comme un nègre. La Renault n’était plus une voiture, mais un laboratoire. A l’arrivée à Nice, le docteur m’a dit :

-Vous pouvez télégraphier que le nombre de bactéries du Tour de France est de seize à dix-neuf millions par mètre cube d’air !...

Ce n’est pas sans motif que je vous livre ces calculs, c’est pour vous faire comprendre l’événement de cette étape. Dix-neuf millions de bactéries arrivent à faire une substance si épaisse, qu’aujourd’hui Bottecchia a disparu dans la poussière.

L’Italie est sportive. On le vit bien à la frontière. L’Italie était venue acclamer Bottecchia, Bottecchia n’était pas là… Ce fut du joli !... Vingt Italiens arrêtèrent mon élan et le sommèrent de leur dire ce que j’avais fait de Bottecchia… Bottecchia porte le maillot jaune. Il n’y avait pas de maillot jaune dans la course et c’est à moi que l’Italie s’en prenait.

Mais quarante-cinq gendarmes étant venus me dégager, je pus repartir d’un pied tremblant. Néanmoins le fait subsistait : Bottecchia était escamoté. Pour aller de Toulon à Nice, on passe par Menton. Cela peut vous surprendre. C’est ainsi. On ne trouve jamais de chemins assez longs. On ajouta, aujourd’hui, cent kilomètres à la ligne droite. Ce n’est plus un Tour de France comme dit Alavoine, c’est un « tour de cochon ». A Menton, la séance recommença. On vint voir dans mes poches ce que j’avais fait de Bottecchia. Alors je répondis :

Il est mort !

Et c’est seulement à la faveur de la consternation que je pus m’échapper. Bottecchia n’était pas mort. Il avait changé de maillot. Et pourquoi ? Pour éviter d’être porté en triomphe et de perdre la course.

-Et la figure ? lui demande Bellenger? Avec la poussière, on n’a plus de figoure.

L’Arrivée d’Alavoine ne fut pas mal non plus.

La poisse l’avait quitté. Il parut le troisième. Il était là, au milieu de la rue, épuisé. Mais il gênait la circulation. Un sergent s’approcha :

-Allons, plus vite ! plus vite ! circulez !

Alavoine sortit un couteau de sa besace, le tendit au représentant de l’autorité et, d’une voix sans souffle :

Bien, mon vieux, tue-moi tout de suite !... » Albert Londres.

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