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                                 Chez les Fous.

En 1925, Albert Londres souhaite tremper sa plume dans la plaie que constitue le traitement de la folie, tel qu’il est pratiqué alors. Loin des yeux du public, tout n’est pas très net, c’est le moins qu’on puisse dire. L’administration va tout faire pour que la presse ne témoigne pas des méthodes employées.

Le Petit Parisien, 6 mai 1925 : « Nous commençons aujourd’hui le publication de l’enquête que notre collaborateur Albert Londres vient de mener dans les maisons officielles et officieuses d’aliénés. Les fous vivent actuellement sous le régime d’une loi qui date de 1838…

Il existe en France plus de 80.000 fous qui sont vraiment fous, à des degrés différents… Les asiles sont-ils ce qu’ils devraient être ? La société se préoccupe-t-elle suffisamment du sort de ces malheureux ? Ne pourrait-on concevoir une façon plus moderne de traiter les aliénés ?... Quelle est la vie en commun des pauvres déments ? C’est ce que notre collaborateur a voulu savoir.

Il a parcouru toute la France et a pénétré dans ces asiles. Sa tâche ne fut pas facilitée par les autorités compétentes. Ce n’est pas toujours comme journaliste que M. Albert Londres a franchi les portes de ces maisons extraordinaires et même y a passé des jours et des nuits. Ce n’est pas non plus comme fou…

Voici le récit de cet hallucinant voyage :

                  ON N’A PAS VOULU DE MOI.

Je ne suis pas fou, du moins visiblement, mais j’ai désiré voir la vie des fous. Et l’administration française ne fut pas contente. Elle me dit : Loi de 38, secret professionnel, vous ne verrez pas la vie des fous.

Je suis allé trouver des ministres, les ministres n’ont pas voulu m’aider… J’allai voir le préfet de la Seine. C’est un homme fort courtois : « Grâce à moi, me dit-il, vous visiterez les cuisines et le garde-manger. »

J’eus peur qu’il me montrât aussi les tuiles du toit, alors je suis parti.

Je me tournai vers les médecins d’asiles. Ils me foudroyèrent. Alors, j’ai cru qu’il serait plus commode d’être fou que journaliste. « Je vais aller à l’infirmerie spéciale du dépôt, dis-je, on me gardera sans doute ! »

Je m’amène quai de l’Horloge… Catastrophe ! Je connais le médecin… « Adieu ! fit Clérambault, me remettant mon chapeau, allez vous faire enfermer ailleurs »…

« Je vais aller à Sainte-Anne, me dis-je. J’ai entendu parler d’un service ouvert qui fera mon affaire. »

J’arrive à Saint-Anne : Pavillon de prophylaxie mentale, docteur Toulouse. J’y suis… Je m’assois. Levé avant le jour, je n’étais que le cinquième. On trouve toujours plus fou que soi ! Le premier était un monsieur qui regardait avec précision la semelle de son soulier gauche. Un quart d’heure plus tard, il la regardait toujours. C’était une semelle normale, pourtant ! Un couple entra. Il prit place à ma suite. La jeune femme enleva son chapeau et le mit sur ses genoux, puis elle le remit sur sa tête, puis elle le remit sur ses genoux… Son mari s’empara du chapeau et, d’un geste de personne raisonnable, l’immobilisa sous son bras.

Les clients affluaient. Cent mille malades de cette « maladie » circulent dans Paris. Ce n’est pas un, c’est vingt services ouverts qu’il faudrait… Mon tour arrive. Les maîtres médecins me palpèrent doucement. Ils regardèrent mes prunelles. Avec un petit marteau, ils me frappèrent sur le genou. Enfin, ils me dirent : « Vous ? Malade ? Êtes-vous fou ? Nous voulons dire, vous êtes fou de vous croire fou. Ou peut-être vous payez-vous notre figure ? »

C’était raté. Il faudra trouver un autre truc. »

Finalement, Albert Londres reçoit la visite d’un fou chez lui et il apprend par la presse que ce personnage bizarre a été « expédié » à Bourg-en-Bresse. Il va le visiter et circule dans l’établissement.

Le Petit Parisien, 7 mai 1925 : « … J’arrive. Je file à l’asile. Je demande à parler à Manikoff. Le docteur me précède. Un gardien ouvre des portes…. Deux douzaines de malades se dressaient sur leurs lits. Leurs yeux s’allumaient…. L’un s’approche de moi :

« Moi, je veux voir le Procureur de la République. Il y a le Président de la République. Il y a le 14 juillet de la République. Il y a la place de la République. Il n’y a pas de Procureur de la République. Bique de bique ! »

Le_Petit_Parisien 9 mai agites


Le Petit Parisien, 8 mai 1925 : « Quand on dit : ce type est fou, il semble qu’on ait clairement parlé. On n’a rien expliqué. La folie est semblable à ces chapeaux de prestidigitateur qui ont l’air d’être vides et d’où l’artiste extrait sans effort cent mètres de ruban, une valise, un bocal de poissons rouges, deux poules, et la tour Eiffel, grandeur nature.

Il y a les troubles de l’intelligence, les troubles de l’activité, les troubles de la volonté… Les fous sont livrés à eux-mêmes. On les garde, on ne les soigne pas. Quand ils guérissent, c’est que le hasard les a pris en amitié… Un médecin n’a qu’une conscience ; en revanche, on lui donne trois cents, quatre cents, cinq cents malades… »

Le Petit Parisien, 9 mai 1925 : « Le fou est individualiste. Chacun agit à sa guise. Il ne s’occupe pas de son voisin. Il fait son geste, il pousse son cri en toute indépendance. Quand plusieurs vous parlent à la fois, l’homme sain est le seul à s’apercevoir que tous beuglent en même temps. Eux, ne s’en rendent pas compte… Leur isolement est inattaquable… Le corps que nous leur voyons n’est qu’une doublure cachant une seconde personnalité, invisible aux profanes que nous sommes. Quand le malade vous semble un être ordinaire, c’est que sa seconde personnalité est sortie faire un petit tour... Si leur conversation paraît incohérente, ce n’est que pour nous ; eux se comprennent. La rapidité de leur pensée est telle qu’elle dépasse les capacités de traduction de la langue. Ils laissent des mots en route, comme on saute deux marches d’escalier… Les poètes, partis dans le cercle lumineux de leur inspiration, inventent des termes. Les fous forgent leur vocabulaire…. Les fous parlent en dehors des règles établies. Il n’y a pas un peuple de fous : chaque fou forme à lui seul un propre peuple…

Cette fois, j’étais dans l’Ouest. J’ai promis de taire le nom de l’asile. Il m’a fallu faire autant de promesses qu’exécuter de cabrioles pendant les mois de cet hallucinant voyage. Ici, donner ma parole d’honneur (cela se pratique encore) ; là, passer pour le parent d’un pensionnaire. Un autre jour, j’étais interne. Je fus gardien. Par un matin ensoleillé, un dentiste arriva dans une maison de fous, j’étais son aide…

On m’avait ouvert une cour d’agités. Afin de ne pas être pris pour un procureur de la République, j’avais le chef couvert d’un béret… Les fous n’ont pas d’uniforme. Cela ajoute à la tragique mascarade. En voici deux tous nus. Entre ces deux, un gentleman coiffé d’un melon se promène. Un autre porte veston et caleçon ; autour de son bras gauche est son faux col en celluloïd. Ils sont soixante-dix environ, en habits de ville ou de travail.

Cela ne hurlerait pas trop sans une espèce de putois qui, tout en dénouant une corde, là-bas, au fond, s’en prend à la terre entière de je ne sais quel affront que lui inflige un être invisible. Il se fâche comme si son ennemi était devant lui. Son ennemi est bien devant lui mais lui seul le voit.

L’air profondément préoccupé, un homme de petite taille vient me trouver dans mon coin. Il me fixe une minute, puis se décide : « Excusez-moi si j’ai la morve au nez, je suis préfet des Côtes-du-Nord. J’ai passé deux fois par la mort, mais je crois encore être vivant. Dois-je ou ne dois-je pas vous choisir comme secrétaire-général ? Vous donner le titre, c’est vous conférer une autorité qui, peut-être, dépasse votre intelligence ; me priver de vos services, c’est m’accabler de nouveau sous un travail écrasant. Dois-je ou ne dois-je pas, grand chambellan mon père ?... »

Quel est ce monsieur, les cheveux blancs et la barbe rouge ? Il se teint, cela est sûr. Il se teint chaque matin avec de la poudre de brique. Il démolit le mur, arrache une brique, la pile, et en avant la toilette.

Le gardien me dit : « Regardez celui qui s’use le coude, là-bas ! »

C’en était un, en effet, qui, sérieusement et sans précipitation, se servait du mur comme d’une meule pour donner de l’air à son os du coude. C’est sa manie… Les fous résistent à la douleur de façon surhumaine. Ils avalent des cuillers comme nous un cachet… Ce n’est pas pour l’harmonie que cela verse dans la cour que l’on a donné un sifflet à ce grand monsieur, c’est qu’il est chef de gare. Il fait partir des trains que nous ne voyons pas : « Attention ! attention ! crie-t-il en me faisant signe de ne pas traverser la voie. Je m’écarte, il siffle. Maintenant, je puis aller, le train est passé.

« Figurez-vous ce que c’est, dit un paysan, je travaillais dans un champ, quand soudain, mon intelligence, mon caractère, vlan ! tout s’éleva. Je suis rentré à ma ferme et je compris ce qui m’arrivait : je n’avais plus que huit ans. Alors, naturellement, je n’ai plus reconnu ni ma femme, ni mes enfants et je suis Premier Consul.

-Aujourd’hui, quel âge avez-vous ?

-Huit ans et trois mois.

-Vous êtes grand, pourtant !

-Oui, je suis Premier Consul !...

-Et vous, comment allez-vous ce matin ? dis-je à un autre qui se promenait au milieu de cette foire.

L’homme me regarda avec un sourire : « Monsieur, vous vous trompez, moi je suis le gardien. »

Petit parisien dames 1925

Le Petit Parisien, 10 mai 1925 – Avec ces dames : « Ici, asile privé faisant fonction d’asile public. Des sœurs le dirigent.

-Nous allons voir le quartier des femmes, me dit la Mère supérieure, frêle religieuse qui tenait son trousseau de clés d’une main d’homme à poigne. Suivons la sœur. La porte s’ouvre. La cour est vide. C’est le côté tranquille. Le docteur nous rejoint. Dans une salle, des femmes assises travaillent comme des ouvrières. Elles ne parlent même pas. Celle qui manœuvre la machine à coudre nous coule des regards coquins. L’une d’elles rejette le drap qu’elle ourlait, vient vers moi et dit :

Qui va deux va trois. Troyes en Champagne. Est-ce pour aujourd’hui ma sortie ? Chaque jour, depuis trois ans, elle pose la même question. Le mot « sortie » met le feu à la baraque.

-Honte sur le docteur ! Honte sur toute sa descendance ! Honte sur son diplôme de la faculté ! Il me garde prisonnière comme une assassine. Je veux sortir, vous m’entendez ?...

-Et vous, madame Vorin, comment allez-vous ce matin ?

-Pareille à ma belle-mère elle-même, monsieur le docteur, qui se porte en fille de garce, comme vous le savez…

La cour des agitées.

De l’autre côté de ce mur, il monte des cris désordonnés. On se croirait à la porte d’une brasserie d’étudiants. C’est la cour des agitées. Nous entrons. Elles sont plus de quatre-vingts folles dans ce quartier. D’abord, nous n’en voyons qu’une. Le côté droit collé au mur, les bras bout à bout dans sa camisole. Sa voix répète, saccadée, comme un torrent qui roule ses eaux :

D’zim ba da boum des compagnons de mes trois. Cela dure depuis deux ans. Ces femmes sont infernales. Toutes ont l’air d’obéir à un ressort qu’elles auraient avalé. Il y a beaucoup de cantatrices. Une rousse qui a l’air d’avoir des serpents dans les cheveux me saisit le bras :

-Monsieur ! J’ai été nommée Mère principale des Filles de la Charité, chanoinesse de la cathédrale, général en chef du Vatican. J’arrive à la basilique. Je m’assois au banc du chapitre. Le suisse veut me faire sortir. Je résiste, alors on m’enferme ici ! Quand va-t-on me rendre mes droits ?...

Il y a la camisole. Il y a aussi la ceinture. Fixée à la taille, la ceinture a deux anneaux qui maintiennent les poignets. On met la ceinture aux déchireuses. L’une d’elles marche sans arrêt.

-Asseyez-vous, Madame Raymond.

-Je ne veux pas m’assoir à côté de ces dames. Elles ne sont pas malades. Pourquoi les garde-t-on ici ? Elles vont me donner la bonne santé. Arrière ! Arrière !

Une autre frappe la terre de son talon et s’écrie à chacun de ses coups :

-Tu m’entends, Lafon ! Tu m’entends, Poizat !...

La salle de Pitié.

Au fond de la Salle de Pitié, c’est inattendu et incompréhensible. Juchées sur une estrade, onze chaises étaient accrochées au mur. Onze femmes ficelées sur onze chaises. Cela pleurait ! Cela hurlait !On les attache parce que les asiles manquent de personnel ! Tout de même !... »

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Quelques mois après la parution des articles, Albert Londres propose aux lecteurs leur réédition  sous la forme d'un volume de 248 pages, illustré par les dessins de Rouquayrol qui illustra, en mai 1925, tous les articles de "Chez les Fous" dans le Petit Parisien.

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Chine1932-2

En février et mars 1932, Albert Londres envoie ses derniers articles au quotidien Le Journal depuis la Chine où il couvre la guerre sino-japonaise. Ce seront les derniers puisqu'il va disparaître dans le naufrage du bateau qui le ramène en Europe quelques semaines plus tard.

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