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Didier Folléas, dans son travail sur le voyage africain d'Albert Londres a découvert et publié les photographies que le journaliste a prises tout au long des étapes de son voyage: " Nommé au lycée français de Casablanca, j'ai découvert cette ville en 1987... C'est une ville étonnante. Chaque jour, les derniers sels du protectorat s'y consument un peu plus. Il reste quelques traces de cette époque non encore dissoutes, en un endroit particulier: terrain vague abandonné au marché aux puces. C'est le Derb Ghallef. On y vend des reliques extraites des dernières maisons pied-noires, entre mille objets, parmi les cassettes de contrebande, les marchands de matelas ou les charrettes d'escargots bouillis. Des bouquinistes y proposent aussi raretés et rossignols. C'est chez l'un d'entre eux que j'ai trouvé les photos qui illustrent de récit d'Albert Londres. Elles étaient réunies dans une enveloppe portant la seule mention écrite à l'encre: Albert Londres. De petits clichés jaunis, rectangulaires.

Au dos d'une photographie montrant une Africaine portant une charge sur la tête, je déchiffrai une nouvelle fois le nom du journaliste. J'interrogeai le vendeur, un homme âgé mais pas suffisamment pour avoir pu connaître les année 1920. D'où viennent ces photos? Comment les a-t-il obtenues? Le bouquiniste ne se rappelle de rien.

J'emporte aussitôt le lot pour une somme très modique. Ces photos sont là, avec moi, sur mon bureau. Albert Londres les a peut-être tenues dans ses mains. L'enquête commence..."

Albert Londres en Afrique, 1928

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Albert Londres en Afrique - Il y a un certain nombre de mois, Albert Londres, qui venait d’achever dans le Petit Parisien le récit passionnant des évasions et des aventures de Dieudonné, ramené par lui-même du Brésil, nous dit :

Maintenant, il faut me laisser partir pour notre Afrique Noire… Si ! Si ! je vous assure, il faut… il y a longtemps que je vis ce voyage, je le sens, il y a à voir, là-bas ! Ces pays que la France a mission de de diriger sont pour nous remplis de mystère… Laissez-moi partir pour soulever le voile, pour regarder, et pour dire ce que j’aurai vu. Que savons-nous de la vie des noirs sous la domination des blancs dans les villages des noirs ?

Vous hésitez ? Voici des coupures de journaux allemands, américains, anglais ; ils parlent, eux, de notre Afrique Noire…

Le Petit Parisien répondit : Allez voir ! Et Albert Londres s’en fut. Albert Londres que l’on avait rencontré sur toutes les routes d’Europe, y compris les soviétiques ; que les Chinois, les Japonais, les Indochinois, les Turcs, les Syriens, les Marocains, les Sud-Américains connaissaient, qui révéla dans le Petit Parisien la véritable Guyane et son bagne, qui avait parcouru presque tout l’univers, mais qui n’avait pas vu l’Afrique Noire, s’embarqua pour la voir. Il l’a vue. Il est revenu. Demain, le Petit Parisien commencera la publication de la série d’articles, tour à tour amusants, captivants, hallucinants, où il retrace ce qui a rempli ses yeux…

Les lecteurs du Petit Parisien connaissent Albert Londres, son style rapide, direct, parfois étincelant, parfois brutal, toujours animé d’une sensibilité qui n’a rien de factice, mais qui a sa source dans le cœur, style d’un poète né qui a voulu n’être que REPORTER.

Ainsi, n’est-ce point un rapport minutieux, encadré dans des formules, arrosé de précautions oratoires, solennellement ordonné qu’il offre à votre curiosité ; c’est une succession de tableaux où, à larges traits, il jette, comme le peintre sur sa toile, les aspects variés que son œil a enregistrés… Une leçon se dégage, elle sera écoutée… Don Quichotte aura été, une fois de plus, un bon chevalier des grandes causes françaises. Elie BOIS.

Albert Londres en Afrique: premier article!

Afrique Albert Londres article 1


Quatre mois en Afrique – 1 En touchant terre à Dakar.

C’était Dakar ! … Les messagers de notre paquebot étaient déjà casqués et en blanc. Depuis le matin, chacun prenait de la quinine. On avait dit adieu aux plaisirs de bien boire, de bien manger, de respirer librement et surtout d’avoir les poils secs. Pour mon compte, j’étudiais le moyen de remplacer le mouchoir par une serviette-éponge. On aurait dit que l’on avait mis le ciel et la mer sous mica. La nature était congestionnée. C’était l’Afrique, la vraie : l’Afrique noire…

J’avais touché Dakar, dans le temps. Je me rappelais, c’était la nuit, pendant le dur mois de septembre. La chaleur montait du sol, sortait des murs, tombait du ciel. Le voyageur connaissait la sensation du pain qu’on enfourne. J’allais alors au hasard, sans espérer m’égarer, sentant bien que ce n’était pas grand, Dakar. De ce premier contact, deux souvenirs : les airs de phonographe qui rôdaient dans les rues du quartier administratif ; et plus bas, dans la salle à manger d’un hôtel Métropole, une centaine de blancs plus jeunes que vieux, sans veste, sans gilet, chemise ouverte, soulevant d’une fourchette lourde un morceau de bidoche qui ne les tentait guère. Les colons !

En cage.

Deux autres fois, je n’avais pu toucher Dakar. C’était défendu. Dakar était pestiférée. Les bateaux la fuyaient à toute machine, filant de Madère ou des Canaries directement sur Pernambouc ou Rio de Janeiro. C’était au temps de la fièvre jaune. Cela n’empêcha pas la France de dormir. Qui l’a su ? Le cauchemar dura cinq mois. Un mort et demi par jour ! Les femmes, les enfants étaient partis. Il ne restait que les hommes. Les prêtres qui enterraient le matin étaient enterrés le lendemain, civilement ! Au cent cinquantième cadavre, d’éminents médecins débarquèrent de Paris, un appareil anti-moustique en bandoulière. Il faut savoir que la fièvre jaune provient d’un moustique appelé stegomia. On ne pouvait demander au moustique qui vous piquait s’il était un stegomia. Ils ne parlent pas ces animaux-là ! Voyez la tête du colon chaque fois qu’il se grattait, c’est-à-dire tout le jour et toute la nuit !

On édicta des mesures. Portes et fenêtres seraient grillagées. On ne mangerait, on ne dormirait plus que dans une cage. A partir de six heures, tout le monde serait chez soi, ou bien l’on sortirait botté, ganté et coiffé d’une cagoule. On vit cela. Dakar fut hantée de fantômes bottés, gantés et cagoulés. En vous mettant bien dans le crâne qu’il faisait tout de suite, la nuit venue, un peu plus chaud que dans la journée, vous aurez une idée de la satisfaction que les promeneurs éprouvaient à goûter, ainsi vêtus, la fraîcheur du soir.

-Cent quatre-vingt-dix-sept morts ! dit l’administration/

-Plus de trois cents, renvoient les colons.

La vérité est sous terre.

La plaque tournante.

Six heures ! on accroche la passerelle au bateau. Les fonctionnaires coloniaux sentent une angoisse les pincer au cœur. Ils ne savent pas où ils vont, en effet, ces gens-là. Sont-ils pour le Dahomey, la Guinée, le Soudan, la Côte d’Ivoire, le Togo, la Haute-Volta, le Niger ?...

Le débarquement.

Débarquons.

-Hep ! Hep ! Un porteur !

-Un porteur ? me répond un compagnon, vous avez la folie de l’aristocratie ! Les noirs ne portent pas au Sénégal, monsieur, ils votent !

Adieu Belle-Ile Va à Buenos-Ayres charger tes viande frigorifiées ! Adieu commandant Rousselet, cher vieux loup de mer… Il fait toujours noir quand je débarque dans ce pays ! C’est encore la nuit cette fois-ci ! Appuyée à une grille du port, une vieille Ouolof fume sa pipe.

-Bonsoir ! lui dis-je

-Him ! Him ! répond-elle.

Ce fut le seul salut de cette triste terre. Et j’allai dans la ville.

Tiens, la nouvelle poste est achevée. Ce n’est pas dommage ! L’autre était si dégoûtante que l’on n’osait lécher les timbres que l’on y achetait. Mais que tout est lugubre ! Quoi ? plus de terrasses devant les cafés, ces bonnes vieilles terrasses, images de la Patrie et que la France exporte précieusement dans toutes ses colonies ? Que se passe-t-il ? Il y a que les mesures contre la fièvre jaune ne sont pas encore levées. Le stegomia se porterait-il toujours gaillardement ? Où est ma pompe contre les moustiques ? Je devrais l’avoir dans les mains et me faire précéder d’un nuage protecteur. La pompe est restée chez le marchand ! Si ma mère savait cela! Il est vrai que ces bestioles aiment surtout le sang pur et frais. Or…

Dakar n’est plus qu’une immense cage. Les restaurants sont derrière des toiles métalliques. Les personnes aux fenêtres, s’imaginant prendre l’air, sont, elles aussi, derrière des toiles métalliques. Ces deux colons buvant l’apéritif se prélassent au centre d’un vaste garde-manger planté dans un jardin. Une ménagère prévoyante a dû les mettre à l’abri des chats et des mouches, pour les faire cuire demain matin ! Ahuri, je les regarde ; alors, ils font :

-Alors, tu débarques ?

Je reprends mon chemin. Sur le sol, j’entends mes pas qui frappent, qui frappent à la porte de l’Afrique.

A Suivre...